Avez-vous déjà lu un livre où l’un des personnages principaux porte votre nom? Je viens de finir “Un chant écarlate” de Mariama Bâ et j’ai eu tellement mal pour Mireille que je me suis demandé si c’est parce qu’on a le même prénom.
 
Ousmane et Mireille viennent de deux milieux totalement différents. Il est sénégalais, d’un père ex-combattant et d’une mère aimante ménagère. Il est né et a grandi à Usine Niari Talli, dans la pauvreté, tout en gardant sa dignité. Son intelligence et son ardeur au travail lui ont permis d’atteindre le lycée puis l’université. Ousmane représente l’espoir de sa famille et compte bien récompenser les efforts de ses parents. Mireille quant à elle est française, d’un père diplomate et d’une mère éduquée dans un établissement religieux, qui ne sait faire preuve d’aucune volonté propre. Mireille est belle avec ses cheveux blonds et ses yeux verts. Belle, intelligente et riche. Envers et contre tous, Ousmane et Mireille convolent en juste noces. Mais cet amour saura-t-il résister face aux réalités de la vie? 
 
Mariama Bâ dresse le portrait de deux sociétés qui semblent fraterniser mais qui en vrai n’ont aucune envie de se mêler. Les blancs avec les blancs. Les nègres avec les nègres. D’autant plus que l’histoire se déroule à l’époque postcoloniale. Mais la race n’est pas le seul facteur de clivage. Le milieu social, la religion, la caste, sont tout aussi importants quand il s’agit de mariage. Face à la force de l’amour on est parfois tenté de se rebeller contre ces critères mais le jeu en vaut-il toujours la chandelle?

Élevés dans deux milieux différents, il revenait à Mireille et Ousmane de faire des efforts pour s’adapter chacun à l’autre. Les compromis devaient venir des deux côtés. Mais Ousmane craignait fortement de se renier. En épousant une blanche, il creusait déjà un fossé entre ses traditions et son foyer. Il n’était pas question pour lui de se départir de certaines de ses habitudes pour faire plaisir à son épouse. D’autant plus qu’il lui aurait fallu s’opposer à sa propre mère. Yaye Khady rêvait d’une bru qui la traiterait selon les usages du milieu sénégalais. En épousant une blanche, son fils la privait de bon nombres d’égards dont on couvre généralement la belle-mère au quotidien et pendant les cérémonies. Malgré le confort matériel dans lequel elle baignait désormais, Yaye Khady estimait être la risée de ses amies. Alors peu importe les efforts d’intégration de Mireille, Yaye Khady ne voulait ni d’elle, ni de son fils café au lait. 
 
 
 
 

De son côté, le père de Mireille n’osait imaginer sa fille avec un nègre. Derrière les poignées de main et les sourires qu’il leur faisait, il s’estimait pourtant supérieur aux habitants du pays dans lequel il travaillait. Homme de poigne habitué à se faire obéir au doigt et à l’oeil, il n’était pas prêt à flancher, quand bien même cela serait nécessaire pour le bonheur de son unique fille. Mireille a donc choisi de partir. En croyant à l’amour éternel d’Ousmane, elle s’est convertie à l’Islam et a fait quelques efforts d’adaptation. Mais ayant tout le temps vécu dans un environnement différent, elle n’arrive pas à accepter certaines traditions. Les veillées religieuses, le bruit du tam-tam, les visites impromptues des amis, le repas pris en commun, n’ont pas la même résonance pour elle. Et chaque jour, Ousmane et elle s’éloignent l’un de l’autre. 
 
Les descriptions de Mariama Bâ sont tellement poussées qu’on a l’impression d’être à Dakar, en plein cœur de chaque scène. On en apprend beaucoup sur la société traditionnelle sénégalaise, l’esprit de famille et de bon voisinage, l’art de séduction, la nourriture, etc. En plus de l’histoire d’amour d’Ousmane et Mireille, Mariama Bâ montre également comment les positions évoluent selon les situations. Les adultes d’aujourd’hui perdent de leur fougue de jeunesse et analysent les situations du passé de manière plus “raisonnable.” La femme moralisatrice d’hier laisse l’argent entraver les cris de sa conscience lorsque ses propres intérêts sont en jeux. Le pieux, le révolutionnaire, tous changent de langage devant certaines réalités de leur société. Ce n’est peut-être pas une généralité dans la vie mais dans “Un chant écarlate” bon nombre de personnages ont tourné le dos aux valeurs qu’ils prônaient.
 
Il y a eu des passages où j’aurais préféré moins de lyrisme pour aller rapidement à la suite. Mais de manière générale, “Un chant écarlate” est une belle œuvre que je vous recommande. Ce deuxième roman de Mariama Bâ a été publié à titre posthume en 1981. Moins connu que “Une si longue lettre”, il est un peu difficile à trouver. J’ai donc bondi sur l’occasion lorsque je l’ai vu dans une librairie à Dakar et j’en suis plus que ravie. Je laisserai mon exemplaire au Centre Eulis pour ceux qui auront envie de le lire. 
 
Bien qu’abordant d’abord la différence de race, “Un chant écarlate” nous montre des difficultés qui peuvent surgir aussi dans un couple de noirs de différentes ethnies ou de différentes castes. Aujourd’hui les mariages entre différents peuples sont de plus en plus communs, mais certains préjugés ont la peau dure. En général, la société attend de la femme qu’elle s’oublie et épouse entièrement le mode de vie de son mari, oubliant qu’avant d’être femme, elle est aussi une personne avec une histoire et une sensibilité. Les mots de Soukeyna, la sœur d’Ousmane m’ont d’ailleurs marquée dans ce sens. 
 
“Mireille ne manque pas de bonne volonté. Mais une Blanche ne peut devenir par ses habitudes, une Négresse accomplie. La Négresse a été éduquée dans un milieu spécifique pour satisfaire plus tard aux exigences de ce milieu. Elle n’a aucune gloire à tirer de sa souplesse d’adaptation dans sa belle-famille.”
 
Trêve de bavardage, dépêchez-vous de lire “Un chant écarlate” de Mariama Bâ. 

Les Chroniques De Tchonté

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