“Hum, je viens trop ici hein ! J’étais là il n’y a pas longtemps. En principe je ne devrais pas être là aujourd’hui mais comme on m’a invitée et que je ne dis jamais non à une pizza...”

 

 

Je garde le sourire. Pourtant qu’est-ce que je m’en fous de tout son bla-bla. Elle n’a qu’à commander comme les autres et aller s’asseoir. Pourquoi se sent-elle obligée de se justifier ? Qu’est-ce que ça peut bien me faire qu’elle ait envie de mourir obèse ? Tout ce que je veux c’est  terminer cette journée de merde et pouvoir passer à autre chose. Mais je souris quand même parce que ça fait partie des attributs de la fonction. J’ai perdu mon boulot il y a quelques semaines et j’ai atterri dans cette pizzeria. Ciel ! Je peux comprendre que je n’intéresse pas Alice. Comment pourrait-elle me considérer alors qu’elle a des types pleins aux as qui lui offrent des fleurs ?

 

Ce matin à l'hôpital, on n’a pas vraiment eu le temps de discuter. A peine sa mère est-elle partie que ce “Monsieur bon chic bon genre” a débarqué. Comment est-ce que je peux rivaliser avec un gars comme ça ? La scène continue de défiler en boucle dans ma tête. Je revois la mère d’Alice dire que l’hôpital ne veut pas plus de deux personnes dans la chambre. J’ai senti dans le regard d’Alice qu’elle aurait voulu que je parte. Mais Monsieur n’a même pas daigné me laisser jouer la carte du gentleman. Il a prétendu avoir un rdv dans la zone et être juste passé rapidement parce que la collègue d’Alice l’a prévenu qu’elle avait eu un accident. D’ailleurs pourquoi est-ce que celle là aussi lui a dit qu’Alice était à l’hôpital ? Est-ce qu’ils font un communiqué à tous leurs clients chaque fois qu’un de leurs employés est malade ?

 

 

“Monsieur !!!”
 

 

“Ahi Claude tu as quoi aujourd’hui ? Ça fait deux minutes que le monsieur est devant toi et tu rêves.”

 


C’est la voix de ma collègue Christiane que j’entends.Je remarque les paires d’yeux posées sur moi. Je bredouille de rapides excuses et plaque mon sourire commercial le plus faux pour prendre la commande de l’homme en face de moi. La journée avance à pas de tortue et je dois faire des efforts surhumains pour ne pas exploser. Christiane passe tout son temps à me jeter des regards comme pour s’assurer que je ne retourne plus sur ma planète. Je fais comme si je ne vois pas son manège. Je sais bien qu’elle a un petit béguin pour moi mais pour le moment je n’ai pas la tête à ça. J’ai juste hâte de pouvoir enfin rendre mon tablier.

 

 

Il est 18h30 lorsque je descends enfin du boulot. Je ne pourrai jamais dire à Alice que je travaille maintenant dans une pizzeria. Elle ne me respectera pas. Il faut coûte que coûte que j’obtienne quelque chose de mieux. En attendant il faut que j’aille prendre une douche pour retourner la voir à la clinique.

 

 

 

...

 

 

J’avoue que ma fille a bon goût. Elle a beau dire qu’il n’y a rien entre elle et son client, j’ai vu comment elle le dévorait des yeux. C’était comme s’il n’y avait personne d’autre dans la chambre. Pauvre Claude, il faisait peine à voir. Heureusement que ce M. Mensah a décidé de sortir de la chambre. Ça aurait été une véritable humiliation si Claude avait dû être celui qui part. Moi je serais bien retournée sur mes pas mais je pense qu’Alice m’en aurait terriblement voulu de la laisser seule avec ces deux hommes. Quoi qu’il en soit, je commence à me demander comment tout ça va se terminer. Et parlant d’homme, j’aperçois enfin le mien qui descend de son taxi. Il a l’air tellement épuisé après ses 11 heures de trajet.


« Tu as fait bon voyage M. Kouassi ? »


« Comment est-ce que j’aurais pu ? Entre les routes délabrées et l’état de santé de ma prunelle. D’ailleurs comment va-t-elle ? »

 


J’essaie de lui prendre son sac de voyage mais il refuse. Je lui explique qu’Alice va mieux et s’est endormie il y a une heure de temps. Il me suit à travers les couloirs de l’hôpital et alors que nous montons les escaliers, il prétend qu’il a besoin de reprendre son souffle. Il n’y a personne à l’horizon. Mon mari m’attire à lui et me dépose un baiser dans le cou. Il sent la sueur mais qu’est-ce qu’il m’a manqué ! Son parfum, ses mains, ses baisers. Il garde sa tête dans mon cou et me dit que je lui ai terriblement manqué.

 

« Je pensais que tu t’inquiétais pour ta fille » lui dis-je sans mettre un terme à son étreinte.


« Oui mais tu viens de me dire qu’elle va bien et qu’elle dort, alors j’ai l’esprit un peu plus tranquille. Et ça j’avais tellement envie d’avoir ma petite femme à mes côtés. »

 

Mon époux est journaliste et enquête depuis quelque temps sur le travail des enfants dans les plantations de café et de cacao. Cela faisait déjà deux semaines qu’il était dans la région de l’ouest pour essayer de comprendre pourquoi bon nombre d’enfants se trouvent dans les plantations plutôt que sur les bancs de l’école. Je lui ai maintes fois dit que son travail est trop risqué, il n’en fait qu’à sa tête. Il a déjà reçu plusieurs menaces pour avoir dénoncé certaines situations pas très catholiques dans le pays. Il est plus que temps pour lui de prendre sa retraite mais apparemment j’ai épousé l’homme le plus têtu au monde. Sa tête quitte mon cou et ses lèvres cherchent les miennes. Toujours aussi téméraire et peu soucieux de ce que peuvent penser les autres. Il me force souvent à oublier mes réserves.

 

« Monsieur Kouassi, nous sommes à l’hôp… » ma phrase s’éteint dans le baiser langoureux qui nous unit.

 

« Euh… désolé ! Bonsoir maman, bonsoir tonton. »

 

Je m’éloigne rapidement de mon mari pendant que celui-ci rigole de ce qui se passe. Il a vraiment le chic pour nous mettre dans des situations cocasses. Et ce Claude qui apparaît pile poil au mauvais moment ! Heureusement que je suis bien trop noire pour rougir.

Les Chroniques De Tchonté

Young African woman addicted to God, Books, Ice Cream, Travels, Writing and much more. I want to transform the education system in Cote d'Ivoire. Isn't that great or crazy? Fotamanan (Welcome in Senoufo) to my world. Take a seat!

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