Le monde après le coronavirus

Ce texte fait environ 2300 mots. Bonne lecture !

J’ai lu un magnifique article de Yuval Noah Harari en anglais et j’avais envie de le traduire en français. Mais c’est un article publié pour le Financial Times et ils pourraient se plaindre par rapport aux droits d’auteurs. Alors je vais plutôt ce que l’auteur dit en substance et mes impressions par rapport à notre contexte local. L’article original est disponible ici : https://www.ft.com/content/19d90308-6858-c9-1fe6fedcca75

Pour ceux qui ne connaissent pas Yuval Noah Harari, c’est un écrivain, historien et professeur d’histoire, d’origine Israélienne. C’est l’auteur de « Sapiens : une brève histoire de l’humanité ». Un livre apparemment excellent, si je me réfère aux commentaires de Befoune et Mylène. Mais focalisons nous sur son article : The world after coronavirus.

Yuval Harari nous dit que les actions que les populations et les gouvernements prendront aujourd’hui et pendant les semaines à venir, vont façonner le monde pour les prochaines années. Pas juste nos systèmes de santé mais aussi l’économie, la culture, la politique. En choisissant parmi différentes alternatives pour surmonter la menace actuelle, nous devrions tenir compte également des conséquences sur le long terme. Certaines mesures d’urgences prises à court-terme vont perdurer dans le temps. En temps normal, les gouvernements, les entreprises et les conseils d’administration des écoles n’auraient jamais accepté certaines technologies et les expériences qui ont cours en ce moment. Qu’est-ce qui se passera si celles-ci se généralisent et se prolongent sur le long terme ?

Yuval explique que nous avons deux choix importants à faire. On doit choisir entre un système de surveillance totalitaire et l’autonomisation des citoyens. Ensuite, entre une isolation nationaliste et une solidarité globale.

Vous avez surement vu passer la vidéo où on examine chaque citoyen à partir d’une application qui permet de déterminer s’il est malade et quelles sont les personnes avec lesquelles il a été en contact. La majorité a applaudi l’ingéniosité de cette technologie. Mais est-ce qu’on a pensé aux conséquences plus tard ? À comment les gouvernements en possession de ces technologies pourront analyser tous les moindres faits et gestes des populations, jusqu’à connaitre leur température, leurs émotions, et comment les faire réagir face à différentes situations ?

C’est vrai, en Côte d’Ivoire et dans pas mal de pays en voie de développement, nous semblons être à des années lumière de ce genre de technologies. Mais rappelons-nous que nous sommes dans un monde très globalisé et que par conséquent certaines choses, comme les virus, se propagent très vite. Aujourd’hui, pour freiner la pandémie du coronavirus, on va vous suivre à la trace, et demain on trouvera d’autres excuses pour continuer à vous suivre alors que la menace est passée. Les gouvernements pourraient toujours argumenter qu’ils doivent continuer à surveiller tout le monde pour éviter qu’il y ait une autre épidémie…

Je ne sais pas si vous réalisez mais comme le dit Yuval, ce qu’on vit en ce moment dépasse ce qu’on aurait pu imaginer même dans la science fiction. On parle souvent des problèmes de vie privée et là on est en plein dedans. On ne peut pas demander aux gens de choisir entre leur santé et leur intimité. On devrait pouvoir avoir les deux. Alors le meilleur moyen pour cela d’après Yuval est de faciliter l’autonomisation des populations et pour moi c’est ce qui est encore plus pertinent dans notre contexte. Au lieu de devoir faire la police à tout le monde, on peut et il faut éduquer.

D’après Yuval Noah Harari, quand on partage les faits scientifiques et que le peuple a confiance en ses autorités politiques, les citoyens peuvent prendre les bonnes décisions et actions sans avoir besoin d’être surveillés constamment. Il donne les exemples de la Corée du Sud, de Taiwan et de Singapour qui ont réussi à contenir l’épidémie. Certains de ces pays ont également utilisé des applications de suivi mais ils se sont surtout appuyés sur des séries de tests intensives, une communication franche et honnête et la coopération d’une population bien informée.

Dernièrement, vous avez surement vu les vidéos de policiers qui chicotent ceux qui sont dehors après le couvre-feu. Il paraitrait que cela se passe au Burkina. Ici même, la police est obligée de faire des descentes dans des lieux de cultes et de restauration pour disperser le monde. Certains disent ne pas être au courant de ce qui se passe pendant que d’autres choisissent délibérément d’ignorer les consignes, pour différentes raisons. Est-ce qu’on a vraiment tout le temps besoin de la chicote pour pouvoir prendre les bonnes décisions pour sauver nos propres vies et celles de ceux qu’on aime ? N’oubliez pas, les mesures d’urgence prises à court terme peuvent perdurer. La chicote pourrait devenir une norme pour établir l’ordre.

Je sais que dans le christianisme comme en islam, on recommande le respect de l’autorité, tant que cela n’est pas en contradiction avec nos valeurs religieuses. Entre suspendre des rassemblements religieux pour quelques temps et prendre le risque de contaminer d’autres personnes parce qu’on a oublié que Dieu n’est pas enfermé dans les murs d’une église ou d’une mosquée, qu’est-ce qui est le plus grave ?

Je me demandais si c’est possible de parler de faits scientifiques à des gens qui croient que se laver avec de l’eau salée avant le lever du soleil peut protéger du coronavirus mais ce n’est pas la bonne question. La meilleure approche est de se demander comment est-ce qu’on peut le faire dans notre contexte local.

Est-ce que vous saviez qu’avant, les médecins et les infirmiers alignaient les opérations chirurgicales sans se laver les mains, d’un patient à un autre ? Yuval Harari rappelle que le fait de se laver les mains avec du savon est l’une des plus grandes avancées en termes d’hygiène chez les hommes et cela n’a commencé qu’au 19e siècle. Cette toute petite action sauve des millions de vie chaque année. Aujourd’hui, des milliards de personnes lavent leurs mains sans qu’on ait à leur faire la police parce qu’ils comprennent les faits. On sait que si on lave les mains avec du savon les microbes et les virus vont disparaitre. Enfin… ici, ce n’est pas sûr que tout le monde le sache. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle même si ça semble banal, il faut encore plus communiquer sur les consignes. Aissata Dia a d’ailleurs fait une belle vidéo à ce sujet sur son Instagram et j’ai vu une campagne de vidéos en langues locales initiée par Laurence pour expliquer les consignes à respecter. Ce matin, j’ai également vu passer une vidéo du Magnifique à la télé, pour sensibiliser. Ce sont de très bonnes initiatives.

Mais ça ne devrait pas se limiter aux médias. Qu’est-ce que nous faisons nous-mêmes à notre niveau, dans la vie réelle ? J’ai vu des campagnes de sensibilisation dans les marchés. Mais j’avoue que j’ai quand même peur pour ces personnes qui y vont. À l’instar des médecins, elles prennent des risques en se retrouvant à plusieurs dans ces endroits confinés. Peut-être que les campagnes peuvent être faites à partir du genre de véhicules généralement utilisés pendant les campagnes publicitaires ? Et au niveau individuel, dans notre cercle familial ? Yehni a parlé de l’importance de transmettre les informations aux employées de maison, aux enfants. Mon cousin m’a raconté comment notre Imam fait également de la sensibilisation à son niveau. Il recevait des visites pour des condoléances et il a dû expliquer à quelqu’un pourquoi il faut éviter de serrer les mains en ce moment. Il a utilisé une histoire sur le prophète Muhammad (saw) qui a dit à quelqu’un qui n’avait pas attaché son chameau avant de prendre part à la prière qu’il doit s’aider lui-même pour que Dieu l’aide. Les guides religieux ont un rôle très important à jouer en ce moment. Ils peuvent le faire aussi bien dans le virtuel que dans la réalité. Tous à notre niveau, nous pouvons contribuer en éduquant notre entourage et en remettant en question les fake news qui sont partagées dans les groupes WhatsApp.

Marie Emilienne a fait une publication dernièrement pour souligner des manques que rencontrent les gens à l’intérieur du pays. Là-bas ce n’est pas forcement parce que les gens ne savent pas qu’ils doivent se laver les mains fréquemment qu’ils ne le feront pas. C’est parce que le minimum, l’eau potable, le savon, les gels, sont difficiles à avoir. Donc on peut également à titre individuel, décider de ne pas aller au village alors qu’on est de potentiels porteurs du virus. Et cela devrait également nous amener à penser aux difficultés rencontrées par ces populations au quotidien et comment nous pourrions les aider sur le long-terme.

Pour revenir à Yuval Harari, il précise que pour arriver à un niveau élevé de collaboration entre les populations et les autorités, il faut la confiance. Est-ce que j’ai besoin de dire à quel point c’est une denrée rare sous nos cieux ? Les populations n’ont pas confiance en leurs dirigeants et les choses ne vont pas forcement en s’améliorant. C’est sûr qu’on ne peut pas tout améliorer du jour au lendemain, mais la façon dont nos responsables politiques géreront cette crise pourrait avoir un impact positif sur la relation avec le peuple. En ce moment, le peuple n’a pas confiance en ses politiciens. Yuval dit que les politiciens non plus n’ont pas confiance en la capacité du peuple a prendre les bonnes actions, mais quand je vois qu’on a permis à de potentiels porteurs du virus de s’autoconfiner je me dis que chez nous les choses sont différentes…

L’une des meilleures manières de gagner la confiance de la population en ce moment, c’est une communication transparente. Oui, je sais, la transparence n’est pas notre fort ici. Pourtant c’est de ça qu’on a besoin. Chaque jour, on a de nouveaux cas confirmés mais on a aussi pas mal de fake news. Quand le gouvernement dit qu’un agent de santé a été contaminé dans une école sans donner le nom de l’école, je suppose que c’est peut-être aussi pour éviter un scandale autour de l’établissement. Mais ça n’aide pas à apaiser les craintes des uns et des autres. Quand on dit qu’il y a des numéros à joindre en cas de symptômes et que ces numéros ne passent pas, il y a un problème. C’est sûr qu’on n’est pas préparé à ce qui se passe en ce moment. Même les pays occidentaux, plus développés, sont pris de court ; mais on peut encore éviter la catastrophe. Les autorités peuvent collaborer avec les célébrités, les activistes, les médias et le corps médical pour mieux gérer la situation.

D’après Yuval, on a besoin d’un plan global. La pandémie et les conséquences économiques qui vont en résulter sont des problèmes globaux. On rigole parfois en disant que quand il pleut à Paris, Abidjan est mouillé. En ce moment, vous avez sans doute remarqué que la pluie en Chine a arrosé tout le monde. Le seul moyen de résoudre ces problèmes globaux de manière effective est d’avoir une coopération globale. Pour vaincre le virus, on doit partager les informations globalement. C’est l’avantage que les humains ont sur le virus. Le coronavirus en Chine ne peut pas donner des conseils au coronavirus aux Etats-Unis sur la meilleure manière d’infecter les humains. Alors qu’un médecin au Cuba peut partager ce qu’il a appris avec un médecin en Italie et sauver des vies même sans avoir à se déplacer. Les gouvernements devraient collaborer pour que chacun apprenne des mesures utilisées par les autres pour contenir l’épidémie sur son territoire.

On a également besoin d’efforts à l’échelle internationale pour produire et distribuer les équipements médicaux, les kits de dépistages et les machines respiratoires. Plutôt que de suspendre carrément tous les voyages internationaux pendant des mois, on pourrait les limiter à quelques corps professionnels comme les médecins, les scientifiques, les journalistes et les politiciens. Yuval a également mentionné les hommes d’affaires mais perso je pense qu’à ce stade, il vaut mieux qu’ils gèrent leurs affaires à distance. Même les journalistes pourraient essayer de collaborer en ligne avec des locaux. De plus, plutôt que de se focaliser sur des tests à l’arrivée des voyageurs, l’idéal comme propose Yuval, serait de tester les gens avant qu’ils n’embarquent dans l’avion pour réduire les risques de contamination. Comme ça, on serait sûr que seules des personnes non-porteuses du virus se déplacent d’un pays à un autre. Mais bien sûr, encore faudrait-il avoir suffisamment de kits de dépistage.

Yuval rappelle que par le passé, ce sont les Etats-Unis qui prenaient les rennes face à des crises globales. Mais le président actuel a décidé que la seule chose qui compte c’est de rendre son pays encore plus glorieux que par le passé. Aujourd’hui, les Etats Unis ont abandonné leurs plus proches alliés. Le vide laissé par les USA en termes de leadership va sûrement être comblé par un autre pays. En ce moment, on parle surtout des efforts de la Chine et du Cuba qui ont envoyé des médecins en Italie. Ne soyons pas surpris par les retombées politiques après le coronavirus.

Enfin, d’après Yuval, l’humanité doit choisir entre la désunion et une solidarité globale. Vous pouvez déjà deviner laquelle pourra nous aider à sortir de cette crise. Tant qu’il y aura des malades dans quelques pays, il y aura toujours une chance que le virus se propage à nouveau partout dans le monde. Si on opte pour la solidarité, on pourra vaincre non seulement cette crise mais aussi toutes les futures épidémies et crises qu’on pourrait rencontrer dans ce 21e siècle.

Chez nous en Côte d’Ivoire, si on choisit de respecter les consignes, de partager les informations et de rester chez nous, on pourrait avoir une chance d’éviter le même scénario que dans les pays les plus touchés.

Ps: merci de mentionner les initiatives individuelles, d’ONGs ou d’autorités que vous connaissez et que je n’ai pas mentionnées pour qu’on puisse les relayer.

Que Dieu nous garde.

Publié par

Passionnée de lecture, d'écriture, de voyages et d'éducation. Je rêve de transformer l'éducation en Côte d'Ivoire. De la rendre plus interactive et inclusive.

3 commentaires sur « Le monde après le coronavirus »

  1. Tchonté, ma chère, merci pour cet article que tu as pris le temps de nous écrire. Il est plein de bon sens.
    Hélas oui la confiance n’est pas toujours au rendez-vous entre les populations de certains pays et leurs dirigeants. Et c’est dommage de devoir arriver à la méthode forte pour faire passer un message aussi sensible que celui que nous partageons aussi sur les mesures de prévention au sujet du coronavirus.
    Comme tu le dis, il faut prendre le temps et le soin de sensibiliser à notre petite échelle, chacun comme nous le pouvons. De tout cela, il est triste de constater que certaines personnes ne savent pas comment BIEN se laver les mains. Prenons le temps de le leur montrer, de partager des informations utiles et vraies.
    Tout ça pour te dire merci d’avoir pris le temps d’écrire tout cela pour nous.
    Be safe!

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