C’est la première fois que je vois autant de personnes nues. Pourtant, debout, tous assemblés, personne ne semble s’en offusquer. Hommes, femmes, enfants, vieillards, tous n’ont d’yeux que pour moi en cet instant. Prêts à m’entendre, à me juger et à décider de mon sort.

Non, en vrai, ils m’ont déjà jugé. Ils l’ont fait il y a des milliers d’années, sans jamais me donner une chance de donner ma version. 

Pour les uns, j’étais orgueilleux au point de refuser d’obéir à un ordre du Tout-Puissant. Pour les autres, c’est moi qui ai convaincu Ève de croquer la pomme et d’en faire manger à Adam. Que des balivernes ! Pendant longtemps, j’ai endossé le rôle du méchant. J’ai été critiqué, vilipendé, détesté, et insulté. Ils se sont basés sur des fables transcrites dans des livres dits saints pour me condamner. Aujourd’hui, je peux enfin clamer ma vérité.

Le Tout-Puissant n’est pas là. Le procès se déroule en présence des anges, des prophètes et des différentes communautés qui se sont succédé depuis Adam et Ève. Adama et Awa. Ce sont eux les responsables de tout ceci. Surtout cet Adama. Mais pour mieux comprendre comment j’ai été injustement accusé, nous devons retourner à la genèse. Ils se tiennent devant moi, la tête d’Ève posée sur l’épaule d’Adam, lorsque j’entame mon discours.

« Au commencement, le Tout-Puissant créa le ciel et la terre. Sur ce point-là, l’auteur de la Bible a dit vrai. Au cinquième jour, il créa tous les animaux de la terre selon leur espèce. Je fais partie de ceux-là. L’homme a été créé le même jour, mais seulement après nous. Il a pourtant eu l’audace de dire qu’il était à l’image du Tout-Puissant. Qu’il avait même été déclaré le maître de tout ce qui était sur la terre et dans les cieux. Et on dit que c’est moi l’orgueilleux ! Laissez-moi rire !

J’étais là lorsque le Tout-Puissant ordonna à Adam de ne pas manger les fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Je me baladais dans le jardin d’Éden, m’occupant de mes oignons, lorsque j’ai entendu leur conversation. Le concept de la mort n’existait pas encore. Je ne savais pas ce que signifiait « le jour où tu en mangeras, tu mourras ». Je l’ai découvert au même moment que tout le monde, lorsque Caïn a tué Abel. Mais ne digressons pas.

Quelques heures après sa venue sur terre, l’homme se sentait seul. Tous les animaux avaient été créés par paire. Il était jaloux, aigri. Il s’en plaignait auprès du Tout-Puissant, qui décida de l’endormir et de lui offrir Ève comme compagne. Comme un enfant qui découvre un cadeau le matin sous le sapin de Noël. Adam était euphorique. Il criait à qui voulait l’entendre : “Cette fois-ci, voilà l’os de mes os, la chair de ma chair.” Il se paradait dans le jardin pour présenter Ève comme un trophée. Elle, un peu intimidée, se contentait de sourire à tous ceux qu’ils rencontraient. Tous les deux étaient nus, mais comme aujourd’hui, ils n’en éprouvaient aucune honte. C’était un non-événement. Les jours passaient, se ressemblant les uns les autres.

Le jardin était vaste et il me fallait parfois plusieurs jours de marche pour rendre visite à mes cousins du quartier Est. J’y étais justement lorsque la nouvelle m’est parvenue. Adam et Ève avaient désobéi au Tout-Puissant. Ils avaient mangé le fruit interdit, et par conséquent, ils avaient tous deux été chassés du jardin. Comme vous le constatez, je n’étais pas là. Grande fut donc ma surprise de découvrir, des millénaires plus tard, que je me retrouvais au cœur d’une histoire sordide.

On m’accusait d’avoir trompé Ève, à qui je n’avais jamais adressé la parole. J’ai mené mes enquêtes pour savoir d’où venait la rumeur. Certains disaient que c’était Moïse qui avait raconté ce récit. D’autres qu’il s’agissait d’un recueil de plusieurs auteurs dont l’identité n’a jamais été révélée. Mais c’étaient sans aucun doute des enfants d’Israël. J’ai essayé de clamer mon innocence, mais les écrits ont la peau dure. Au fil du temps, je n’étais plus juste le serpent. Je suis devenu Satan, le Sheitan. Les descendants d’Ismaël ont dit que le Sheitan avait refusé de s’incliner devant Adam, alors que le Tout-Puissant l’avait ordonné. Ils ont dit qu’il avait donc été condamné à l’enfer et qu’il avait juré de séduire les êtres humains afin de ne pas être seul dans la géhenne.

Les histoires se sont mêlées, ont été transformées, et j’ai fini par être le diable, l’ennemi à abattre. Tout est faux, archi-faux. Adam a mangé le fruit interdit parce qu’il n’avait aucune limite. Il n’admettait pas que tout ne lui soit pas permis. C’est lui qui a obligé Ève à faire de même. Lorsque le Tout-Puissant l’a confronté, il a voulu rejeter la faute sur moi parce que je n’étais pas là. Il ignorait que le Créateur est omniscient. Il savait déjà que je n’y étais pour rien. Cela n’a pourtant pas empêché Adam de raconter ce mensonge à ses descendants jusqu’à ce que cela devienne une vérité établie. Pire, il a aussi cloué sa compagne bien-aimée au pilori en prétendant qu’elle avait mangé le fruit en premier. Ses fils ont renforcé cette image de la femme séductrice, tentatrice, qui mène au péché.

Chères femmes, ne voyez-vous pas comment les hommes vous ont utilisées dans l’histoire ? Comment ils vous ont opprimées, malmenées et négligées ? S’ils vous traitent ainsi alors qu’ils prétendent vous aimer, vous pouvez aisément imaginer tout ce qu’ils peuvent inventer pour sauver leur peau. »

Pour la première fois depuis le début de ma plaidoirie, un brouhaha se fait entendre. Les femmes chuchotent. J’ai réussi à semer le doute dans leur esprit. C’est tout ce qu’il me fallait. Jusque-là, j’étais leur ennemi commun. Il fallait que j’en crée un autre. Adam était le profil parfait. Je n’ai rien inventé. Il est oppresseur depuis toujours. J’ai rajouté quelques commentaires personnels, pas tout à fait vrais, mais pas exactement faux non plus. L’homme lui-même a l’habitude d’embellir les récits. Je n’ai fait que l’imiter.

Devant moi, Ève a lâché la main d’Adam. Elle le regarde d’un air suspicieux.

Un ange souffle la trompette pour rétablir le silence. Je n’ai pas fini de présenter ma défense, mais le temps qui m’était imparti est écoulé. Il est temps de voter. Les humains me condamneront-ils à l’enfer ? Je compte sur les années de brimades subies par les femmes pour qu’elles se retournent contre les fils d’Adam, et me préservent des flammes éternelles.

#Fiction écrite dans le cadre d’un atelier d’écriture animé par Sakina au Centre Eulis. J’ai essayé d’écrire en questionnant certaines vérités et en changeant la perspective de l’histoire. C’était un exercice fun. N’hésitez pas à participer à la prochaine séance in shaa Allah. 


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