Chapitre 1 : le changement

Elle sait que quelque chose a changé. Je sais qu’elle le sait, mais c’est plus fort que moi. Mes sentiments pour elle sont intacts, mais je n’arrive plus à la désirer comme avant.

J’ai rencontré mon épouse au lycée scientifique de Yamoussoukro. Elle était brillante ! Elle l’est toujours. Première de la seconde à la terminale C. Malgré tous mes efforts, je n’ai jamais réussi à lui ravir sa place. Mon admiration pour elle s’est vite transformée en des sentiments plus profonds que j’ai eu du mal à lui avouer.

J’ai eu la chance de la retrouver en prépa techno à l’INPHB. Là encore, elle était au-dessus du lot. Alors que la majorité d’entre nous essayait de prendre pied, Noura semblait être un véritable génie.

Les choses étaient différentes. Au-delà des heures de cours, nous faisions partie de la communauté de musulmans du campus. La religion nous a rapprochés. Comme si, au même moment, nous avions soif d’un nouveau type de connaissance.

Je l’ai vue se métamorphoser progressivement. Plus de mèches, plus de vernis. Elle attachait d’abord un foulard, puis s’est mise à porter le hijab. Je la trouvais encore plus belle, mais je n’avais toujours pas le courage de lui dire ce que je ressentais. Je profitais juste de l’amitié qu’elle m’avait accordée.

J’ai bien vu comment les autres lui tournaient autour. Des aînés beaucoup plus téméraires. Elle avait beau être major de sa promotion, elle était aussi d’une certaine manière intimidée par nos devanciers. Encore plus lorsque ces derniers étaient des hafiz du Coran. Je faisais pâle figure car j’apprenais à peine à le déchiffrer correctement.

J’ai appris par les bruits de couloir que notre imam souhaitait demander sa main. C’était probablement ce qu’il me fallait pour enfin me décider à tenter le coup. Je n’avais plus rien à perdre de toutes les façons. Un soir, après la prière d’Ishaa, j’ai demandé à lui parler.

Je me souviendrai toujours de la lueur dans ses yeux lorsque je lui ai dit que je l’aimais depuis le lycée. Ma voix tremblait. Mes paumes transpiraient. Et elle, elle me souriait. Comme si elle voulait m’encourager.

Noura m’a dit qu’elle se demandait quand est-ce que j’allais me décider à faire le premier pas. Je n’en croyais pas mes oreilles. Elle aussi, elle m’aimait. Moi. Tel que j’étais. Novice dans la religion, bon élève mais aucunement à son niveau. Elle m’aimait et acceptait de faire de moi l’homme le plus heureux de l’Institut.

Nous avons convenu de nous marier à la fin de notre cycle d’ingénieur. L’attente a été longue et difficile. Entre les cours, les prétendants qui continuaient de lui faire de l’œil et la tentation contre laquelle on luttait en permanence pour rester chastes jusqu’au mariage… j’ai bien cru que ce jour n’arriverait jamais.

Pourtant, 3 ans après notre mariage, je n’arrive plus à toucher mon épouse adorée. Son corps qui me donnait le tournis pendant les premiers mois ne me fait plus aucun effet. Nos rares rapports n’ont plus l’étincelle des débuts.

Je l’ai vue fouiller dans mon téléphone alors qu’elle me croyait endormi. J’ai vu la tristesse dans son regard. J’ai eu envie de la prendre dans mes bras pour l’apaiser, mais comment lui dire la vérité sans la blesser ?

Ce soir, j’espère que le conseiller matrimonial qu’on s’est décidé à voir m’aidera enfin à mettre des mots sur ce que je couve depuis un an et demi.

Chapitre 2 : son silence

Je veux juste qu’il me dise qui elle est. Je veux qu’il fasse preuve d’honnêteté. Qu’il me regarde dans les yeux et me dise le nom de celle à cause de qui il ne me voit plus. Cela fait bientôt 10 minutes que nous sommes face à ce conseiller et Zié n’a toujours rien dit.

Je ne reconnais pas l’homme que j’ai épousé. Je me demande où est passé ce garçon réservé du lycée qui me dévorait des yeux chaque fois que j’allais au tableau. Qui est l’homme à côté de moi et qu’a-t-il fait de mon époux ?

Son silence me déchire. Zié me détruit depuis plusieurs mois et je ne suis pas sûre de pouvoir en supporter davantage. J’ai l’impression d’être un personnage d’une série télévisée de Marodi. Moi aussi, je fais partie de ces femmes qui se languissent d’un homme et je ne comprends pas ce qui a bien pu se passer.

Mes amies ont longtemps envié notre complicité. Dès le jour où il m’a dit qu’il souhaitait m’épouser, nous avons entrepris de grandir ensemble. L’apprentissage du Coran, les cours de Tawhid, les révisions pour l’école, les lectures de développement personnel, nous faisions tout le temps les mêmes choses, ensemble ou séparés.

Je savais que les aînés désapprouvaient notre proximité, mais nous nous assurions de ne pas nous isoler. On nous le répétait inlassablement. Lorsqu’un homme et une femme sont seuls, la troisième personne est le sheytan. On faisait attention. Enfin, on croyait.

On a bien failli flancher quelques fois. Des mains qui se frôlent puis finissent par se tenir. Des bisous sur la joue qui se rapprochent dangereusement des lèvres. Il a fallu puiser dans nos dernières forces pour s’éloigner pendant les mois qui précédaient la fin de notre cycle ingénieur. Nous tenions tous les deux à faire les choses bien.

Alors s’il a pu s’éloigner de moi à cette époque-là, il est conscient qu’il ne faut pas tenter le diable. Il sait très bien qu’en jouant avec le feu, on finit par se brûler. J’ai donc hâte qu’il m’explique comment il a fini par me tromper. Cela ne peut en aucun cas être un accident, une erreur. Pour qu’il en arrive là, il a forcément dû laisser les choses se faire progressivement.

Je n’ai rien trouvé de compromettant. Ni dans ses poches, ni dans son téléphone. Mais je sais que les hommes sont malins quand il s’agit de ces choses-là. Ils sont capables de créer une seconde famille sans que la première ne s’en rende compte pendant des années. J’ai entendu une panoplie d’histoires de ce genre et j’ai bien compris que personne n’était à l’abri. Que tous les hommes, sans aucune exception, sont capables du pire.

“Mme Koné, je comprends que votre mari ait du mal à parler. Est-ce que vous souhaitez lui dire ce que vous ressentez ?”

Du mal à parler ? C’est lui qui a du mal à parler ? Je sens monter en moi une sourde colère. A’oudhou billahi mina shaytani rajim. Je cherche refuge auprès d’Allah contre Satan le lapidé. Je me mords les lèvres pour éviter de crier. Les larmes coulent malgré moi.

“Je ne sais pas ce qu’on fait ici s’il n’a rien à me dire. C’est lui qui a proposé qu’on vienne vous voir. Moi, je n’ai pas de problème. Je n’avais pas envie d’exposer mon intimité face à un étranger, mais j’ai quand même accepté. Surtout parce que vous êtes vous-même un musulman et un père de famille. Que dit l’islam sur les devoirs de l’époux envers son épouse ? Les hommes ne sont-ils pas censés aller vers leurs femmes comme à un champ de labour ?

Je veux que Zié me dise ce qu’il me reproche. Non. Qu’il me dise qui est cette femme avec qui il me trompe depuis plusieurs mois maintenant. Suis-je devenue laide à ses yeux ? Est-ce que je dégage une mauvaise odeur ? A-t-il des choses à me reprocher en tant qu’épouse ? Allah m’est témoin que je fais de mon mieux.

Il y a presque deux ans, j’ai risqué ma vie en mettant au monde notre fille. C’est vrai que j’ai pris quelques kilos avec la grossesse, mais j’ai fait du sport et j’ai quasiment retrouvé mon poids initial. Je prends soin de moi. Même avec la venue d’Assia, je fais tout pour qu’il ne se sente pas délaissé. Qu’est-ce que je dois faire de plus pour qu’il me considère à nouveau comme une femme ?”

Zié ouvre enfin la bouche, mais les mots ne sortent pas. Il a la tête baissée. Les mains entre les jambes. Je ne parle plus et me contente de l’observer.

“C’est justement ça le problème…

Chapitre 3 : l’abcès

Je sais qu’il faut que je lui parle maintenant, avant que le peu qui nous reste ne se brise totalement.

« C’est justement ça le problème, Noura. J’ai du mal à te voir comme une femme depuis l’accouchement. Rassure-toi, il n’y a personne d’autre. Par Allah, je ne te trompe pas et n’ai aucune intention de le faire. Je ne savais juste pas comment t’expliquer. »

Le jour où Noura m’a annoncé qu’elle était enceinte a été le plus beau de ma vie. Elle est rentrée plus tôt que d’habitude et a fait la cuisine. Dès mon arrivée, j’ai senti qu’il y avait anguille sous roche. Elle n’arrêtait pas de sourire en me regardant. Elle a à peine touché à son assiette et ne me disait rien lorsque je demandais ce qui n’allait pas.

C’était mon plat préféré. Du riz à la sauce dah avec une pointe d’arachide. J’ai fini de manger et je débarrassais la table lorsque j’ai remarqué que la nouvelle nappe était brodée, juste à l’endroit où j’étais assis. C’était écrit « did you enjoy the food daddy ? »

Elle ne m’avait jamais appelé « papa » avant. Je l’ai regardée et sans aucun mot, elle a acquiescé de la tête avec un sourire encore plus grand. Nous allions être parents. J’ai crié de joie sans me soucier des voisins et je l’ai aussitôt prise dans mes bras.

Nous n’avions pas encore deux ans de mariage et nous savions à quel point nous étions bénis. Certains de nos amis proches, mariés plus tôt, essayaient de concevoir depuis quelques années sans succès. J’étais déjà l’homme le plus heureux en épousant Noura, je ne savais pas qu’elle pouvait davantage me combler en me faisant père.

Les mois se sont écoulés sans incident particulier. Noura était rayonnante. La grossesse lui allait comme un gant et moi j’étais encore plus amoureux. L’échographie a révélé que nous attendions une fille. C’était exactement ce que j’espérais. Une fille aussi belle que sa mère.

La date prévue pour l’accouchement a fini par arriver sans que notre futur bébé ne se sente pressé de sortir. Les médecins disaient qu’ils ne fallait pas s’inquiéter mais nous n’étions pas totalement tranquilles. Malgré mes conseils Noura avait lu et écouté tellement d’histoires qu’elle craignait le pire et me transmettait ses angoisses.

Une semaine après la date, un soir de 24 décembre, Noura m’a dit qu’elle se sentait mouillée et qu’elle pensait avoir perdu les eaux. Les images me reviennent comme si c’était hier. Ses cris pendant que les contractions étaient de plus en plus rapprochées. La vitesse avec laquelle nous avons emporté le nécessaire pour l’hôpital avant de tomber dans des embouteillages monstres.

Nous sommes arrivés aux urgences après 2 heures de route. Son gynécologue nous appelait de temps en temps pour nous rassurer lors du trajet. Noura a été conduite au bloc dès que j’ai garé. J’ai vécu l’heure la plus difficile de ma vie.

Le bébé était en présentation transverse du siège. Je n’avais aucune idée de ce que cela signifiait. J’ai dû faire des recherches sur Google plus tard pour interpréter ce qui s’était passé. Tout ce que j’ai compris, c’est que Noura avait dû subir une césarienne d’urgence. Elle avait perdu beaucoup de sang. Al hamdoulilah, j’étais O négatif et j’ai pu lui en donner sur le champ. Il s’en est fallu de peu pour que je perde et mon bébé, et l’amour de ma vie.

Les mois qui ont suivi n’ont pas été de tout repos. Il fallait prendre soin d’Assia et de sa maman qui avait besoin de temps pour guérir. Au début, j’accompagnais Noura à l’hôpital pour son pansement. Elle a malheureusement eu une infection qui a prolongé son calvaire. Chaque mouvement était un véritable supplice. J’ai fini par proposer que l’infirmière me dise quoi faire pour que je m’occupe d’elle à la maison.

La mère de Noura nous donnait un coup de main avec Assia. Je ne sais pas comment on aurait pu tenir le coup sinon. Tous les soirs, pendant deux semaines, je refaisais son pansement. Je la redécouvrais dans son intimité, d’une manière différente, et cela m’a bouleversé.

“Ce n’est peut-être pas une excuse. Mais ces quelques semaines pendant lesquelles je m’occupais de ta cicatrice ont tué ma libido. Je sais que des millions de femmes s’occupent de leurs époux malades dans différentes circonstances. Je sais que si les rôles étaient inversés, tu aurais fait pareil et même mieux pour moi. Je n’essaie pas de me disculper. Je te dis juste les choses comme elles sont. C’est pour ça que j’ai eu autant de mal à te désirer à nouveau. Non seulement à cause de cette nouvelle vision de ton intimité, mais aussi parce qu’il m’arrive de penser que je pourrais te perdre si jamais tu étais de nouveau enceinte. Je ne savais pas comment te le dire. Je suis désolé.”

Je lève enfin les yeux vers Noura. Ses larmes sont encore plus abondantes. Je ne sais pas du tout comment elle prendra ce que je viens de dire, mais au moins l’abcès a enfin été crevé.

Fin



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4 réponses à « Fiction : L’abcès »

  1. Avatar de Be Better Now BBN
    Be Better Now BBN

    Merci beaucoup pour le partage de cet article que j’ai lu sur votre page Facebook

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    1. Avatar de Tchonté Silué

      Merci à vous également !

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  2. Avatar de Siaka Doumbia
    Siaka Doumbia

    Excellente plume, Madame ! Je ne me lasse de le relire. J’espère qu’il y aura une suite.

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    1. Avatar de Tchonté Silué

      Ahah l’histoire est terminée mais merci beaucoup !

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