Pour que tu me reviennes…

Crédit photo : Afi Cakpo

Il est deux heures du matin. La maison est vide et tout le quartier est plongé dans l’obscurité depuis vingt heures. Je dois me lever tôt demain mais j’ai beau me retourner dans les draps, je n’arrive pas à trouver le sommeil.  J’en suis encore à compter les moutons lorsque j’entends la porte qui s’ouvre. Il est deux heures du matin…

Ça fait déjà trois mois que tu es parti. On a beau me dire que la douleur finira par passer, je ressens toujours le même vide dans mon coeur. Pourquoi ? On avait tellement de projets ensemble. Trois enfants. Tu disais que c’était le nombre parfait pour qu’on puisse sortir tous ensemble en voiture.Tu disais que tu me comblerais d’amour chaque jour de ma vie et que jamais je n’aurais à manquer de quoi que ce soit. Tu disais que j’étais la seule qui avait su conquérir ton coeur blessé, alors dis-moi pourquoi es-tu parti ? Cette nuit noire, si j’ai du mal à m’endormir, c’est parce que je pense à toi. À ta voix grave et à tes douces mains. À ces plats savoureux dont toi seul a le secret. Je repense à la surprise de nos amis chaque fois qu’on les recevait à manger. Ils étaient prompts à me féliciter de la qualité du repas et s’étonnaient quand on leur disait que c’était ton oeuvre. Tu étais la perle rare. Une licorne dans ce monde plein de loups aux aguets. Je me suis longtemps demandé ce que j’avais bien pu faire de bien pour mériter d’avoir un tel joyau à mes côtés. J’ignorais à quel point ce bonheur était éphémère.

Il est deux heures du matin. Tout le quartier est plongé dans le noir et mon petit frère est retourné sur le campus. Il n’y a aucune raison pour laquelle quelqu’un ouvrirait la porte à cette heure. J’entends des chuchotements, un verre qui se brise. Je sais que je devrais me lever du lit. Quitter ces draps vides que mes larmes continuent de mouiller. Mais je n’arrive pas à m’y résoudre. Les voix se font plus distinctes. « Je te dis qu’elle est seule. Ali dit qu’il a vu son frère partir ce matin avec une petite valise. » Ali. C’est le gérant de la cabine juste en face de la maison. Celui avec qui tu t’étais disputé parce qu’il avait fait une remarque sur mon physique. Toi si calme, tu étais entré dans une colère épouvantable en l’entendant dire « Hum, bon cra hein ! ». Je ne t’ai pas reconnu lorsque tu lui as flanqué un coup de poing au visage en lui disant de ne plus jamais lever les yeux sur moi. Tu étais mon superhéros.

J’entends à nouveau une voix, non pas celle des deux intrus, mais celle du médecin il y a cinq ans de cela. « Nous avons fait tous les examens nécessaires. Malheureusement, les tests révèlent une azoospermie sécrétoire. Cela signifie que vos testicules ne produisent pas de spermatozoïdes. On peut vous proposer un traitement hormonal mais parfois ce type d’azoospermie cause une infertilité définitive. » Je n’étais donc pas la cause de notre incapacité à faire un enfant. Je n’avais aucun problème alors que ta mère continuait de me traiter de femme stérile. Je me souviens des larmes. Les miennes. Les tiennes. Je me souviens de ces nuits, enlacés, à pleurer sur notre sort. Puis nous avons décidé de nous reprendre en main, de suivre les traitements nécessaires, de voir des spécialistes, mais rien. Je t’ai proposé d’avoir recours à l’adoption. Je t’ai même dit que ce n’était pas si grave pour moi de ne pas avoir d’enfant tant que je t’avais à mes côtés…

Je t’en veux. Je t’en veux de t’en être allé en ne me laissant qu’une malheureuse lettre pour justifier ton départ. Tu as dit que tu t’en voulais de m’empêcher d’avoir des enfants. Tu as dit que tu ne pouvais plus supporter d’entendre ta mère me lancer des piques tout en sachant que c’était par ta faute qu’elle n’avait toujours pas eu de petits-enfants. Tu ne pouvais pas lui dire la vérité. Je ne le voulais pas. Cela ne concernait que notre couple. Mais tu as quand même fini par lui avouer que malgré tous les traitements, tu ne pourrais jamais faire d’enfants. Elle a hurlé que je t’avais envoûté. Que jamais en Afrique on n’avait entendu parler d’un homme stérile. Que tous les hommes de votre famille avaient fait leurs preuves. Elle a dit que j’étais sans doute une sorcière et qu’aveuglé par ton amour pour moi tu essayais de me couvrir. Je t’ai dit que ce n’était pas grave. Que je pouvais tout supporter tant que tu étais à mes côtés. Mais tu es quand même parti.

On cogne contre la porte de ma chambre à plusieurs reprises. « On sait que tu es à l’intérieur et que tu es seule. On veut juste l’argent et les bijoux et on ne te fera pas de mal. » Je ne réponds pas. Je ne prends même pas la peine d’alerter la compagnie de sécurité à laquelle tu as souscrit à prix d’or. J’ai envie qu’on me fasse du mal. J’ai envie de souffrir physiquement pour extérioriser le mal que je ressens à l’intérieur. J’ai envie que l’on t’appelle et que l’on te dise que je meurs à petit feu. J’ai envie que tu me reviennes. La porte s’ouvre en un fracas épouvantable et deux ombres s’approchent du lit. Je ferme les yeux et j’attends…

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Passionnée de lecture, d'écriture, de voyages et d'éducation, je rêve de transformer l'éducation en Côte d'Ivoire. De la rendre plus interactive et inclusive. C'est pourquoi j'ai créé le Centre Eulis en 2017 et ce blog me sert de journal de bord pour tout ce que j'apprends au quotidien. J'écris des histoires, des comptes-rendus de livres, d'évènements, de voyages, mais surtout, je m'écris.

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