Un homme à la hauteur 3

Lisez un homme à la hauteur 1

Lisez un homme à la hauteur 2

« Bonsoir Monsieur. Bonsoir Madame. Vous êtes les membres de la famille de Madame Kouassi Amoin Alice Sephora ? »

« Oui, oui ! »

J’ai répondu avant la mère d’Alice sans m’en rendre compte, oubliant que je ne fais pas partie de sa famille et qu’elle ne veut même pas me voir en peinture. Cela fait plus d’une heure que nous sommes à la Clinique Eulis. J’avais oublié mon téléphone chez la mère d’Alice et je retournais le chercher lorsque je l’ai vue sortir en trombe. Elle avait les mains qui tremblaient et parlait de manière décousue. J’ai dû lui demander de répéter plusieurs fois pour enfin comprendre qu’Alice a fait un accident de voiture juste après l’avoir quittée. Sa mère était seule parce que son père est en voyage à l’intérieur du pays. Sa petite soeur quant à elle, poursuit ses études en France. Cette histoire ne me concerne pas, mais je n’ai pas pu m’empêcher de héler un taxi pour accompagner Madame Kouassi. Sa fille a beau être une peste avec moi, cette femme m’a toujours bien traité.

La dame en blouse en face de nous, nous explique que l’opération n’est pas encore terminée et qu’ils ont besoin de sang. Malheureusement, Alice est du groupe sanguin AB-, le plus rare. En Côte d’Ivoire, peu de personnes ont le réflexe de donner de leur sang régulièrement. Alors c’est encore plus difficile de trouver des poches de sang AB-. La mère d’Alice est en larmes. Son époux a le même groupe sanguin qu’Alice mais il est en ce moment à Mahapleu, entre Man et Danané. Elle a d’ailleurs essayé de le joindre plusieurs fois sans succès. Il éteint toujours son téléphone avant de dormir. Et de toutes les façons, il ne pourrait pas arriver assez rapidement pour sauver leur enfant.

« Madame, je suis AB-. Est-ce que je pourrais lui donner mon sang ? »

La mère d’Alice pose des yeux pleins de surprise sur moi mais j’essaie de me focaliser sur le visage de la dame en blouse. Celle-ci me dit qu’ils essaieront de faire des examens rapides, histoire d’être sûrs que je suis compatible et qu’on peut utiliser mon sang sans souci. Je la suis dans une salle pour le prélèvement, pendant que Madame Kouassi continue de patienter dans la salle d’attente.

« J’ai l’habitude de faire des dons de sang. Voilà ma carte de donneur. »

L’infirmière me prend la carte et la passe à l’une de ses collègues pendant qu’elle prépare le dispositif pour le prélèvement. Elle noue un de leurs gants autour de mon bras, nettoie un peu avec de l’alcool et se met en quête de veines pour insérer son aiguille. Je serre les dents et ferme les yeux. Je sens l’aiguille pénétrer ma chair et je serre plus fort. La douleur passe assez rapidement et j’observe le sang qui peu à peu remplit la poche.

Qu’est-ce que je fais ici ? Pourquoi est-ce que je donne mon sang pour sauver cette fille qui me traite comme un moins que rien ? C’est vrai que je ne suis surement pas aussi nanti que les hommes qu’elle fréquente d’habitude, mais je mérite du respect. Cela fait plusieurs semaines que je lui fais la cour et mademoiselle a décidé que c’était du harcèlement. Pourtant les femmes sont toutes comme ça à Abidjan. Quand on se décourage à la première tentative, elles disent qu’on n’a pas assez insisté. Elles disent toujours non au début, pour finalement dire oui. Si j’insiste autant, c’est bien parce qu’elle me plait vraiment. Elle ne peut pas comprendre cela ? Au lieu de ça, elle m’ignore royalement et ne prend même pas la peine de répondre quand je la salue. Aujourd’hui, après l’humiliation qu’elle m’a fait subir devant sa mère, j’avais décidé de ne plus rien tenter. Elle n’est ni la plus belle fille d’Abidjan, ni la plus intelligente. Elle est certes indépendante financièrement contrairement aux autres filles que je côtoie, mais j’ai aussi mon ego. Elle ne peut pas continuer à me rabaisser indéfiniment. Pourtant me voilà, à me vider de mon sang pour lui sauver la vie.

« Claude, ça va ? »

Je vois la tête de la mère d’Alice à travers l’entrebâillement de la porte. Elle a séché ses larmes mais elle a les yeux rouges. Je remarque maintenant qu’elle a attaché son foulard de manière négligée et porte des sandales. La pauvre dame ! Je n’ose pas imaginer ce qu’elle doit ressentir en ce moment. Je lui dit que ça va et elle propose de commander à manger pour moi. Après le prélèvement de mon sang, j’aurai besoin de force. Elle dit qu’elle connait une entreprise qui vend du poulet frit sur Facebook. Alice en a déjà commandé une fois pour elle. Elle va essayer de voir s’ils sont encore ouvert. J’acquiesce et elle retourne sur ses pas.

Le restaurant de l’entreprise était déjà fermé mais Madame Kouassi a finalement envoyé l’un des vigiles de l’hôpital nous chercher à manger. Elle a pris deux plats d’alloco et de poulet mais n’a pas touché au sien. Je l’ai retrouvée dans la salle après avoir mangé. La dame en blouse blanche revient vers nous avec une autre. Apparemment la deuxième femme est le médecin chirurgien. C’est elle qui prend la parole.

« Bonsoir Madame Kouassi. L’opération est terminée. Votre fille a perdu beaucoup de sang mais grâce au don de son époux, nous avons pu la sauver. Nous devions opérer son pied d’urgence et nous avons eu quelques complications. Dieu merci, tout s’est finalement bien terminé. Elle se repose pour le moment en salle de réanimation. Je vous propose de rentrer chez vous pour vous reposer également et de revenir demain pour la voir. »

Ni moi, ni madame Kouassi ne corrigeons le médecin lorsqu’elle me prend pour l’époux d’Alice. Je laisse échapper un ouf de soulagement. Elle a beau me mépriser, je suis ravi qu’Alice soit toujours en vie.

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Passionnée de lecture, d'écriture, de voyages et d'éducation, je rêve de transformer l'éducation en Côte d'Ivoire. De la rendre plus interactive et inclusive. C'est pourquoi j'ai créé le Centre Eulis en 2017 et ce blog me sert de journal de bord pour tout ce que j'apprends au quotidien. J'écris des histoires, des comptes-rendus de livres, d'évènements, de voyages, mais surtout, je m'écris.

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