Diviser pour mieux régner

Diviser pour mieux régner. Tactique vieille comme le monde. C’est celle que les blancs ont utilisé pour nous réduire en esclavage et nous coloniser. C’est celle que les politiciens  utilisent aujourd’hui pour dominer le peuple occupé à se chamailler entre peuples du nord et du Sud pendant qu’eux font ripaille ensemble. C’est celle que Moussa voulait utiliser pour asseoir son autorité et c’est sûr qu’il n’avait pas besoin de fournir beaucoup d’efforts pour y arriver. 

Ami et moi n’avions jamais été unies. Comment pouvions nous l’être alors que nous partagions le même homme ? Ne me parlez surtout pas de nos mamans qui avant vivaient en parfaite harmonie avec leurs coépouses. Ah non ! C’était une autre époque et encore ! Tout n’était pas toujours rose. Moi je me souviens très bien de cette vie là. Maman était la deuxième épouse dans un foyer où il y en avait trois. Être la deuxième épouse lorsqu’il y en a d’autres  après est loin d’être une partie de plaisir. La première a souvent l’avantage d’être la conseillère de l’époux, la sage, la maîtresse de maison. La dernière, généralement la plus jeune, est la plus chouchoutée. La deuxième elle, se contente de perdre sa place de favorite à l’arrivée de la nouvelle, sans jamais parvenir à obtenir l’oreille attentive de leur mari commun. Il y a eu des bagarres, très rares certes, mais elles ont quand même existé. Le plus difficile c’était les non-dits, la sournoiserie. Les ressentiments étaient transmis des mamans aux enfants et la jalousie était toujours tapie, attendant le bon moment pour se muer en éclats de voix, injures et coups de poings. 


Je me souviens comment nous avons vite été délaissées lorsque la troisième épouse de mon père a mis au monde son premier garçon. Ma mère n’avait que des filles. C’est pour nous éviter une vie similaire qu’elle a tout fait pour que nous fassions des études. Malheureusement, elle n’avait pas grands moyens. Sur quatre filles, je suis la seule à avoir eu l’entrée en sixième, mais c’est là que j’ai dû m’arrêter. J’ai toujours détesté la polygamie et je l’ai fait savoir dès le début à mon époux lorsqu’il a commencé à me courtiser.


 A l’époque, j’étais l’assistante d’une commerçante de tissus. Ma patronne était tout le temps en voyage et me faisait entièrement confiance pour gérer ses boutiques en son absence. C’est dans l’un de ses magasins que j’ai rencontré celui qui deviendrait plus tard mon mari. Je me souviens avoir été ébranlée par son parfum avant même qu’il n’ouvre la bouche. Il était venu récupérer une commande de bazins pour sa mère et nous nous sommes tout de suite entendus. Un an plus tard, je devenais son épouse. 


Les gens m’ont dit que c’était de ma faute s’il avait épousé Ami en secondes noces, j’étais tout le temps partie. C’était pourtant lui-même qui m’avait aidé à me lancer à mon propre compte et m’avait encouragé à ouvrir mes magasins. Il ne s’était jamais plaint de mes absences, ne m’avait jamais laissé entendre qu’il préfèrerait que je reste à la maison. Jamais je n’aurais pu douter de son amour et imaginer qu’il prendrait une deuxième épouse. Mais c’est arrivé. 
Je me souviens encore du regard d’Ami lorsqu’elle devait dire « oui » devant l’imam. Ce jour là, pendant que ses yeux semblaient m’implorer de répondre à sa place, j’ai compris qu’elle aimait vraiment notre époux, peut-être même autant que moi. Mais cela ne changeait rien au fait que nous étions des rivales. Je ne mentirai pas. Notre mari était juste. Il était impossible qu’il nous aime de la même manière mais il faisait des efforts pour ne jamais favoriser l’une au détriment de l’autre. Chacune vivait sans sa propre maison et le recevait à tour de rôle. Même quand j’étais en voyage, il dormait quand même dans notre chambre en mon absence. Mais cela n’enlevait rien au sentiment de méfiance qui existait entre ma coépouse et moi.


Malick et moi avons eu trois enfants. Ami venait de mettre son deuxième garçon au monde lorsqu’il a été victime d’un accident de voiture. Il est mort avant d’arriver à l’hôpital. 


Diviser pour mieux régner. Au début, Moussa a bien failli réussir à nous tourner l’une contre l’autre. Il me racontait qu’Ami faisait tout pour mettre tous les biens au nom de ses enfants. Je l’ai cru. Ami avait été bien plus loin que moi dans les études. Elle travaillait même en tant que juriste dans un cabinet d’avocat. J’étais sûre qu’elle aurait facilement pu détourner tout l’héritage de notre défunt époux. Mais dans mon dos, Moussa lui disait également la même chose. Grâce à mon commerce, je connaissais des personnes bien placées dans le pays qui auraient pu me venir en aide. 


En réalité, Moussa, ce va-nu-pied qui n’a jamais rien fait de ses dix doigts, estime être l’héritier légitime de notre époux. Il souhaite non seulement hériter des biens de son défunt grand frère mais aussi de ses deux épouses. Qu’en est-il de nos cinq enfants ? Qu’en est-il des années que nous avons passé aux côtés de Malick et du soutien que nous lui avons apporté chacune à notre manière ? Si encore Moussa arrivait à la cheville de Malick. Mais non seulement il dépendait entièrement de son frère financièrement, mais en plus il passait son temps à courir les filles alors qu’il avait déjà deux épouses chez lui.


Moussa s’est installé chez-moi pendant les funérailles et n’est pas reparti alors que la période de veuvage est terminée depuis longtemps. Il croit avoir réussi son coup. Il pense pouvoir bénéficier du travail de Malick, du mien et de celui d’Ami. Il a même déjà commencé à nous demander les attestations de propriété des biens immobiliers de Malick et à me poser des questions sur mes magasins. Nous avons bien failli nous laisser avoir mais moi je connais ce filou depuis bien longtemps. Cela fait cinq minutes que je suis assise au restaurant. Je viens à peine de lever la tête de ma montre lorsque je vois entrer Aminata avec un magnifique sourire et son dernier né dans les bras. S’il croyait pouvoir régner en nous montant l’une contre l’autre, ce cher Moussa s’est bien foutu le doigt dans l’œil. 

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Passionnée de lecture, d'écriture, de voyages et d'éducation. Je rêve de transformer l'éducation en Côte d'Ivoire. De la rendre plus interactive et inclusive.

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