La prunelle de mes yeux

« Tata ! Tata ! »


Je baisse la tête vers les 100 cm de hauteur de chair et d’os qui ne cessent de me suivre partout. Il ne lâchera rien tant que je ne lui aurai pas donné satisfaction. J’aimerais tellement avoir sa ténacité. 


« Qu’est-ce que tu veux ? »

« Est-ce que je peux prendre le yaourt au frigo s’il te plaît ? »


À quel moment est-il devenu ce mini-homme qui sait désormais dire « s’il te plaît » et « merci » sans qu’on ne le rappelle à l’ordre ? Ils grandissent si vite ! Ils apprennent si vite ! J’aimerais tellement retrouver ce cerveau alerte et toujours prêt à tenter de nouvelles aventures. 


« Oui, vas-y ! »

« Merci ! » 


Je n’ai pas terminé ma phrase qu’il se tient déjà devant le réfrigérateur, prêt à retirer l’objet de sa convoitise. Je ne devrais pas le laisser faire tout seul mais je me tiens à une distance respectable pour m’assurer que tout se passe bien. Des deux mains, il tire de toutes ses forces sur la poignée. De la gauche, il prend un pot de yaourt. Le tenir entre les mains semble avoir décuplé ses forces. De la main droite, il referme le réfrigérateur sans le moindre souci et passe devant moi en courant. 


« Je peux avoir un bisou ? »


Il revient sur ses pas. Je plie les genoux pour être à sa hauteur et le plus beau baiser de la terre atterrit sur ma joue. C’est l’une des plus belles preuves d’amour dont j’ai la  grâce de bénéficier au quotidien. Il retourne aussitôt se chercher une cuillère pour déguster son yaourt. 


Dans quelques jours, il aura exactement 5 ans. Cela fait déjà 3 ans et quelques semaines qu’il vit avec moi. Ça n’a pas toujours été facile mais ce mini-homme a changé ma vie. Je me souviens encore de son regard perdu lorsque son père l’a déposé chez moi avec tous ses vêtements et ses jouets. Il me connaissait, j’étais sa tata chérie, mais il ne comprenait pas ce qu’il faisait chez moi et pourquoi son papa avait des larmes sur le visage. Je m’en souviens comme si c’était hier. 


« Singa, je ne vois pas qui d’autre que toi pourrait prendre soin de lui. Je sais que tu n’es pas d’accord avec mon choix. Peut-être même que tu ne le comprendras jamais, mais je dois partir. Je ne peux plus rester ici. » 

Mon frère a rejoint les statistiques. Il fait partie depuis trois ans de ceux que l’on appelle les immigrés clandestins. Encore heureux qu’il ne soit pas mort pendant la traversée. Rien ni personne ne pouvait le convaincre qu’il pouvait bâtir quelque chose de grand ici. J’ai fini par abandonner et accepter le cadeau qu’il m’a fait en me confiant son fils. Yaël est la prunelle de mes yeux.


Ça lui a pris du temps mais il a fini par s’habituer à mes 40 mètres carré. Après quelques jours de pleurs incessants, il a fini par comprendre que son père ne reviendrait pas avant longtemps. Peut-être même jamais. Alors il prend la vie comme elle vient, même s’il continue de le réclamer chaque fois qu’il s’endort à mes côtés, l’oreille tendue vers les battements de mon cœur. 


Yaël s’est installé dans le canapé et s’attelle à lécher l’opercule de son pot de yaourt. J’ai l’impression de revoir son père au même âge. Sa bouille, ses mimiques, même le son de sa voix m’ont l’air identiques. Le téléphone sonne et il me regarde. On n’a pas besoin de communiquer pour savoir qui appelle. Peu importe la situation, Doka se débrouille toujours pour appeler le mercredi après-midi. 


Je m’assois près de Yaël avant d’activer la caméra mais dès l’apparition de son père je sais qu’il faut que je bouge. La situation a quelque chose d’inhabituel. A peine me suis-je levée qu’il a parlé.

 
« Grande soeur, je rentre. »

« Hein, comment ça ? »

« On va me rapatrier dans quelques heures. Le patron ne voulait pas nous payer ce mois-ci et comme on tempêtait parce que ça fait quand même trois mois qu’on travaille pour rien, il a trouvé le moyen de nous signaler à la police. » 


Ses traits sont affaissés, ses cheveux en pagaille, les yeux rougis. Mais j’ai l’impression de ne pas le voir. Tout ce que j’entends, c’est « Grande soeur, je rentre. »  Je m’entends plus que je ne sens l’effort de ma langue se déliant. 


« Tu vas bien ? »


En toute chose, il faut d’abord penser à l’autre. Je sais qu’il ne va pas bien. Comment serait-ce possible alors que son rêve européen prend fin aussi brutalement. Mais je demande quand même, par politesse, par compassion. 


« Je suis fatigué. J’étais déjà fatigué depuis quelques mois et franchement c’est presqu’un soulagement de pouvoir rentrer. Tout est froid ici et même quand c’est le printemps, il faut toujours couvrir ses arrières. Je suis fatigué de courir grande sœur, de me cacher, je suis prêt à rentrer chez moi. Chez nous. Je suis prêt à serrer à nouveau mon fils dans mes bras. »


Son fils. C’est bien pour cela que mon cœur se resserre depuis que j’ai entendu « Grande soeur, je rentre. » J’ai beau aimer Yaël, je ne suis que sa tante. Il a beau illuminer ma vie, il a un père qui a plus de droit sur lui. Je suis heureuse de pouvoir bientôt revoir mon petit frère, mais je ne suis pas prête à dire au revoir au cadeau qu’il m’a laissée il y a quelques années. 


« Tata, je veux parler à papa. »

« Pourquoi tu pleures ? »


Ils ont posé la question ensemble mais je n’ai pas la force de leur répondre. Je devrais sauter au plafond à l’idée que Doka revienne bientôt, mais je ne suis pas prête à tous les bouleversements que cela pourrait inclure. Je tends le téléphone à Yaël et essaie de me ressaisir. J’aurai bien besoin de l’un de ses bisous magiques pour me rassurer que rien ne changera. 

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Passionnée de lecture, d'écriture, de voyages et d'éducation. Je rêve de transformer l'éducation en Côte d'Ivoire. De la rendre plus interactive et inclusive.

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