Mon voile, les policières et l’attestation d’identité

Il est 15h04. 

– Oui bonsoir, c’est pourquoi ? demande une femme en uniforme. 
– Je viens faire un retrait. 
– Retrait de quoi ? Attestation ? demande une autre dame tout en pianotant sur le clavier de sa machine à écrire. 
– Oui.

– Vous avez déposé quand ? demande la première.

Avant que je n’aie le temps de répondre, la dame sur la machine à écrire reprend.

– Non hein, ils n’ont qu’à rester là-bas hein, c’est bon comme ça! 15h est arrivé, mon génie est debout. Ils s’en vont, ils s’amusent jusqu’à c’est à l’heure là, depuis là, c’est bon. Ou bien ils n’ont qu’à aller acheter de l’eau. Chacun a un bidon dans la main, là je peux faire.

La première femme continue finalement dans son sens, tout en cherchant mes documents. Elles ne s’adressent pas particulièrement à moi, mais aussi à toutes les autres personnes assises dans la salle pour la même raison. 

– Elle boit et puis elle vous prend. Sinon vous vous retournez un peu. On peut même pas blaguer l’homme un peu !

– Depuis matin on est dessus. Ils ont coupé courant hier, ce matin encore ils ont commencé…achève la dame sur la machine à écrire. 

C’est la deuxième fois que je vais dans ce commissariat et que j’entends le même discours. La première fois, c’était pour une déclaration de perte de ma carte d’identité. La seconde fois, c’était pour avoir une attestation d’identité. La première fois, la responsable a commencé par dire que j’étais de sa belle famille du fait de mon nom de famille, qu’elle ferait vite mon travail et que je lui donnerais l’argent du marché. Elle a fini par échanger des plaisanteries sur le fait que je m’appelle « Mireille » et que je sois musulmane. Je ne sais pas si c’est la discussion, mon voile, ou tout autre chose, mais elle a fini par me donner mon document sans rien réclamer de plus que le coût de la transaction, pendant qu’elle encaissait d’autres personnes dans le bureau. 

Cette fois-ci encore, j’ai droit au fameux discours sur le fait qu’il faut leur offrir de l’eau parce qu’elles sont encore au travail alors qu’il est quinze heures passées. L’une des personnes avant moi laisse un billet de 500 francs avant de partir. La dame de la machine à écrire la remercie chaleureusement et glisse le billet sous un calendrier posé sur son bureau. Il en rejoint d’autres.

– Dépose tes papiers, me dit la première femme en uniforme.

Je le fais et je suis aussitôt reprise par la femme de la machine à écrire.

– Non hein, prends tes papiers. 
– C’est elle qui m’a dit de déposer. 
– Est-ce que tu as payé l’eau d’abord ? 

Je ne réponds pas et elle continue de s’occuper de la personne avant moi. Puis lorsque c’est à mon tour de passer, elle me demande de dénuder entièrement mes cheveux. Je m’y attendais déjà. Je lui explique qu’à défaut du hijab complet, j’ai toujours pu garder au moins le foulard sur mes pièces d’identité, aussi bien sur mon passeport que ma carte d’identité. Les quatre policières présentes me répondent que cela ne se fait pas pour les attestations d’identité. Je leur dis donc que je reviendrai, puis finalement que j’attendrai juste que les hommes dans la salle finissent pour passer à mon tour. En attendant, je vais faire une course à côté et je reviens alors il n’y a presque plus personne.

Lorsque j’entre dans le bureau, la dernière personne est assise en face de l’officier en charge des attestations et celle-ci la photographie. Juste après elle, la policière éteint ses appareils et commence à ranger ses affaires. Elle dit à sa fille qui l’attend, qu’elles vont rentrer. Je suppose qu’elle n’a pas remarqué ma présence. Je vais vers elle et lui demande si je peux m’assoir. 

– C’est pour faire quoi ? demande-t-elle.
– Ma pièce. 
– Ahi, toi tu n’as pas dit que tu vas revenir ? 
– J’ai dit que je voulais attendre que les hommes partent. 
– J’ai fini, parce qu’on ne travaille pas comme ça selon les humeurs des gens.

Une autre policière, la première femme ou une autre, rajoute. 

– Ici là, bureau là, les gens vont toujours rentrer. Ici c’est un commissariat, commissariat là on parle pas affaire de voile ici.

– C’est un commissariat, on ne travaille pas comme ça, me dit encore la dame en charge. Si tout le monde devait faire qu’on travaille comme ça là, ça pouvait pas aller hein ma petite. On travaille pas comme ça.

L’autre reprend à nouveau. 

– Elle a pris, tu étais seule, faut t’asseoir on va te prendre, tu dis non les hommes n’ont qu’à passer d’abord.

– Vous revenez demain, jusqu’à ce que vous ne trouviez pas du tout d’homme, renchérit la dame en charge. 

– Est-ce que ça là, Dieu même il est là-bas… parce qu’ici là, le commissaire même là c’est un garçon. Il va rentrer là, on va lui dire, il n’a qu’à sortir ? demande la première femme de manière réthorique. 

– C’est à quelle heure on ferme ? finis-je par demander. 

– À l’heure où on finit, actuellement j’ai fini de prendre tous les papiers, répond la dame en charge. 

– Je veux savoir pour pouvoir revenir demain. 

– Demain matin à 8h vous venez, dit la première policière. 

– Je ne peux pas venir à 8h parce que je suis obligée d’être au travail, c’est pour cela que je demande. 

– Donc à l’heure que vous finissez là, venez. On est là, jusqu’à 16h, venez.

Il est encore 15h45 mais je suppose que comme la dame en charge l’a dit quelques secondes auparavant, ils finissent plutôt quand ils ont fini. Pas à l’heure officielle. Je suis fortement tentée de demander le récépissé de ma carte d’identité avant de m’en aller, mais je me dis que je ferais mieux de prendre encore sur moi. C’est le mois de Ramadan, il faut éviter un quelconque propos déplacé, et je n’ai pas envie non plus de créer plus de tension qu’il n’y en a déjà. Je ressors sans rien rajouter.

Je suis consciente depuis belle lurette qu’on ne peut malheureusement pas mener tous les combats qui se présentent à nous. Je suis aussi consciente que le voile pose de plus en plus de problèmes dans nos sociétés, dans certaines entreprises et institutions. Quand bien même je ne comprends pas l’absurde nécessité de faire une photo d’identité la tête nue, ce n’est pas ce qui m’a le plus frustrée. J’aurais pu me dire que je n’avais pas le choix et ôter carrément mon voile malgré la présence d’hommes étrangers dans la salle, mais justement j’avais une autre possibilité. Je pouvais attendre qu’ils partent. Quand bien même il y avait toujours le risque qu’un autre entre en ma présence, au moins j’aurais eu une certaine quiétude en me disant que je ne pouvais rien faire d’autre. De plus, il n’était pas encore l’heure de fermeture lorsque l’officier en charge a décidé qu’elle ne pouvait plus s’occuper de mon cas parce qu’elle avait fini.

J’ai été également frustrée par l’accueil que réservent ces forces de l’ordre chaque fois que l’on met le pied dans leur bureau. Non seulement on paie 5000 francs pour l’attestation d’identité et il n’y a pas la moindre trace écrite des frais, mais en plus ces salariées de l’État réclament chaque fois qu’on leur offre à boire parce qu’elles font le travail pour lequel elles sont payées. Elles semblent oublier que tout le monde a ses propres charges et réalités et que nous ne sommes en rien responsables du fait qu’elles doivent s’asseoir dans un bureau de 8h à 16h.

Il y a encore mille et une choses que j’ai toujours du mal à comprendre sous nos cieux, en plus de la corruption. L’unique raison pour laquelle je cherche à me faire établir cette attestation d’identité, c’est que j’en ai besoin pour pouvoir retirer mon propre argent sur mon compte en banque. Je pouvais le faire avant avec mon passeport, mais la banque m’a dit que ce n’était plus possible. Il faudrait soit la carte ou l’attestation d’identité. Bien sûr, cela ne s’applique pas si je dois déposer de l’argent… J’ai un permis de conduire et un passeport établis sur le territoire, mais apparemment ils ne m’identifient pas assez. Il s’agirait apparemment de mesures prises par l’Etat. Je suppose que la logique administrative est au dessus de ce que mon esprit est à-même d’appréhender. 

Mon avis est peut-être biaisé, mais je n’ai pas l’impression qu’à l’instar des coiffures, le hijab empêche de reconnaître une personne, tant que le visage n’est pas couvert. D’ailleurs j’en ai la preuve chaque fois qu’une personne qui me connaissait quand j’étais encore très jeune me reconnait dans la rue. De plus, pourquoi vouloir une photo d’identité sans mon voile alors que je le porte en permanence en public ?

Le lendemain, j’ai finalement pu récupérer mon attestation d’identité. C’était toujours les mêmes agents de police mais elles avaient effectué une rotation au niveau des rôles. Il y avait déjà un homme lorsque je suis entrée, et un autre a suivi après moi. Aucun des deux n’était là pour la même raison que moi, on m’a donc reçue sur le champ et j’ai essayé d’enlever mon bonnet aussi rapidement que possible pendant qu’ils regardaient ailleurs. Pour quelqu’un qui ne comprend  pas l’importance du hijab pour celle qui le porte, cela peut sembler puéril, stupide même. Et c’est sans doute la raison pour laquelle l’une des policières faisait des sous-entendus derrière pour me lancer des piques. Mais pour les musulmanes ayant fait le choix de porter ce que d’autres ne considèrent que comme un bout de tissu, le hijab fait désormais partie de notre identité. Cette situation se reproduira sans doute encore à l’avenir, et peut-être que mon partage ne changera pas grand-chose, mais je garde quand même espoir qu’il suscite quelques questions. En attendant, Dieu merci, très peu de personnes verront la tronche que je fais sur la photo. J’avais tellement hâte d’être ailleurs…

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Passionnée de lecture, d'écriture, de voyages et d'éducation, je rêve de transformer l'éducation en Côte d'Ivoire. De la rendre plus interactive et inclusive. C'est pourquoi j'ai créé le Centre Eulis en 2017 et ce blog me sert de journal de bord pour tout ce que j'apprends au quotidien. J'écris des histoires, des comptes-rendus de livres, d'évènements, de voyages, mais surtout, je m'écris.

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