Dans son regard

Notre table est la plus silencieuse du restaurant. Je replonge dans mon téléphone pour fuir son regard.

– Qu’est-ce qu’on fait ici ?

Qu’est-ce qu’on fait ici ? Je ne sais pas. C’est la Saint Valentin non ? On célèbre l’amour. On recolle les morceaux. J’essaie de reconstruire ce que j’ai brisé. Je le pense fort mais les mots ne sortent pas. Je continue de pianoter sur mon téléphone, d’écrire ces mots que je vous partage. Elle ne détourne pas le regard. 

– Mathieu, je demande ce qu’on fait ici.´

– Tu sais bien… on passe un dîner en amoureux. 

Je l’ai chuchoté. Juste assez fort pour qu’elle essaie de deviner mes mots. 

– En amoureux ? Regarde autour de nous. Regarde les autres couples. Même ces deux jeunes filles qu’on devine célibataires ont l’air plus amoureuses que nous. 

– L’apparence est parfois trompeuse…

– En tout cas pas la nôtre.


L’arrivée du serveur met fin à cette conversation qui ne m’arrangeait pas du tout. Il dépose des amuses-bouches sur la table. Sur le menu, c’est marqué “premier regard”.


Je m’en souviens comme si c’était hier. Je le dis souvent dans mes romans à l’eau de rose et ça peut paraître mièvre mais je l’ai vraiment aimée dès le premier regard. Comment aurais-je pu résister ? Elle me regardait comme si j’étais l’être le plus important au monde. De son monde. Elle s’est présentée à ma table avec tous mes livres. Ce n’était pas la première fois que je rencontrais une fan mais avec elle c’était différent. Elle était différente. Au début je l’avoue, j’ai cru qu’elle ne serait qu’une autre de ces fans prêtes à me donner ce que je désirais. La seule chose que je pouvais attendre d’elles. Je croyais que ce que je ressentais pour elle n’était qu’une passion folle comme j’en avais déjà ressentie par le passé. Que ce désir me passerait une fois qu’elle serait passée à la casserole, comme les autres. Mais elle m’a dit “non”. Une première fois, une seconde…  elle m’a forcée à la connaître plus que je ne le souhaitais. À faire une pause dans ma course effrénée pour collectionner les conquêtes. Elle m’a eue alors que je me croyais indomptable.

Aujourd’hui, cela fait un an que je l’ai demandée en mariage. Trois ans après ce premier regard. Elle a dit non. Non parce que j’avais beau chasser le naturel, il revenait au galop. Non parce qu’après un an de relation, la monogamie ne me convenait plus. Il me fallait plus. Il y avait bien trop de corps à découvrir, de lèvres à embrasser. Elle tirait la sonnette d’alarme mais j’étais déjà loin. J’étais adulé et j’aimais plaire aux femmes. J’avais beau l’aimer, elle n’était pas assez. Alors elle a décidé de partir. Comme une gifle, sa lettre d’adieu m’a ramené à la réalité. C’était un 13 février. Le lendemain, j’ai tout organisé, en un temps record. Bougies, roses, orchestre, devant une foule de gens, elle a dit non. C’était il y a un an. Elle a dit non mais elle n’est pas partie. On a essayé de recoller les morceaux. J’ai essayé d’être un meilleur homme. Elle est restée mais elle n’était plus que l’ombre d’elle même. Nous n’avions plus rien à nous dire. Elle ne part pas mais elle n’est plus là.
Qu’est-ce qu’on fait ici ? Je lève enfin la tête pour affronter son regard.


– J’aimerais qu’on réessaie à nouveau.

À notre droite, deux jeunes filles gloussent. Le restaurant est plein de couples plus ou moins âgés, certains avec des enfants. Elles sont les seules à être venues entre amies. Enfin, je suppose qu’elles ne sont que des amies. Elles gloussent. Parfois j’ai l’impression qu’elles nous observent. Qu’elles rient de moi. Qu’elles savent ce qui se passe. Peu m’importe. Je répète ma phrase.


– J’aimerais qu’on réessaie à nouveau. Qu’on reprenne tout à zéro. Que tout redevienne comme avant. Comme au début, quand on était encore heureux ensemble. J’aimerais… 

Le maître de cérémonie annonce le 44e anniversaire d’un couple dans le restaurant. Je n’arrive plus à dire mot. Je l’observe mais son regard n’a plus rien de cette première fois. Elle ne me regarde plus comme si j’étais l’être le plus important au monde. De son monde. Dans son regard, je vois mon pire cauchemar. Dans son regard, il n’y a plus qu’une immense déception. Ses yeux disent ce que ses lèvres préservent. C’est trop tard.  

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Passionnée de lecture, d'écriture, de voyages et d'éducation. Je rêve de transformer l'éducation en Côte d'Ivoire. De la rendre plus interactive et inclusive.

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