Une femme sera toujours une femme.

En tant que jeune femme africaine et musulmane, j’ai conscience du poids des attentes de la société et de ma famille sur moi mais ce n’est rien comparé à ce que peuvent vivre certaines femmes dans d’autres communautés. J’ai grandi sans aucun frein à mon éducation académique. Mes parents tenaient à ce que chacun de leurs enfants aille le plus loin possible à l’école. Aujourd’hui encore, après mon Master, mon père me demande souvent si je n’ai pas envie de faire un autre diplôme. Si ça ne tenait qu’à lui, j’aurais déjà un doctorat.

J’ai lu “A woman is no man” le cœur lourd en réalisant encore une fois à quel point l’école est un luxe pour des millions de femmes à travers le monde. C’est un luxe également pour certains hommes mais quand il s’agit d’offrir des opportunités à un enfant dans une famille, le garçon est très souvent priorisé. En plus de cela, ces femmes n’ont pas voix au chapitre dans la plupart des décisions qui les concernent. 

Isra a 17 ans et vit en Palestine lorsque ses parents la donnent en mariage à Adam, 30 ans et qui vit à Brooklyn aux États Unis. La Palestine est sous occupation et la famille d’Isra est particulièrement pauvre. Elle a grandi la tête enfouie dans les livres pour s’évader, sous les coups de son père, les larmes de sa mère, et les mille et une contraintes qui accompagnent son statut de fille arabe. Bien qu’apeurée par l’inconnu, Isra espère que la vie est différente pour les femmes aux États Unis, qu’elle aura plus de liberté. Elle se rendra vite compte que sa mère avait raison lorsqu’elle lui disait qu’une femme reste une femme peu importe l’endroit de la terre où elle se trouve. 

Aux États Unis, Isra se plie en 4 pour obtenir l’affection de son mari et de sa belle mère Farida. Épouse soumise, belle-fille travailleuse, elle accepte toutes les brimades sans broncher. Malheureusement pour elle, Isra donne naissance à 4 filles dans un monde qui les considère comme des fardeaux. Elle s’éteint au fil de ses grossesses, des remarques blessantes et des coups, en se rendant compte que ses filles risquent d’avoir le même destin qu’elle.

Plusieurs années plus tard, on découvre Deya, la première fille d’Isra et Adam. Ses parents ne vivent plus et ses sœurs et elles sont élevées par leurs grands parents paternels. Deya a l’âge auquel les jeunes filles palestiniennes commencent à échanger avec des prétendants. Elle aimerait continuer ses études et aller à l’université mais ses grands parents ne l’entendent pas de cette oreille. Ce n’est pas parce qu’ils sont installés aux États Unis que leurs petites filles sont des américaines. Ils sont arabes et il faut veiller à la réputation de la famille. 

Deya se pose de nombreuses questions. Qu’est-il arrivé à ses parents ? Pourquoi est-ce qu’aucun membre de leur famille ne leur rend visite alors qu’elles ont une tante, des oncles et des cousins ? Pourquoi sa mère a t-elle toujours été aussi triste et distante vis à vis d’elle ? Que doit-elle faire pour éviter un mariage précoce et poursuivre ses rêves ? Comment peut-elle protéger ses petites sœurs ?

Au fil des chapitres alternant entre le présent et le passé, nous voyons les choses tantôt sous l’angle de vue d’Isra, de Deya ou de Farida. Si on en veut beaucoup à Farida dans l’histoire, on ne peut s‘empêcher de noter qu’elle-même est aussi victime d’un système et de ses règles. Sous le masque de femme forte et autoritaire qu’elle affiche, se cachent ses propres démons du passé. 

Bien que le roman mette l’accent sur les abus vécus par les femmes, Etaf Rum ne néglige pas non plus les défis auxquels font face les hommes arabes, immigrés. On le voit particulièrement avec Adam qui est l’aîné de sa famille et de qui l’on attend tous les sacrifices. Il doit travailler toujours plus et oublier ses propres aspirations pour assurer la pitance de la maison et l’avenir de ses petits frères. Il subit également la pression de sa mère pour avoir un fils et perpétuer le nom de la famille. On comprend que son genre, bien que privilégié, ne lui donne pas forcément la possibilité de faire ses propres choix et d’être heureux. La différence, est qu’en tant qu’homme, il peut déverser ses frustrations sur son épouse et la blâmer pour tout. 

Etaf Rum

J’ai aimé le fait que l’auteure montre la différence entre les enseignements prêchés par l’islam et ce qui est réellement pratiqué dans certaines communautés musulmanes. Ce n’était pas l’islam qui primait mais les coutumes du peuple. Je me suis demandé pourquoi est-ce qu’on s’accroche autant à des règles qui finalement nous rendent plus misérables qu’autre chose. Les hommes, les pères, les femmes, les mères, tout le monde contribue à maintenir un système qui les opprime tous d’une manière ou d’une autre. Pour les hommes, il faut ramener de l’argent, être fort en toute circonstance, taire ses émotions, etc. Pour les femmes ? Toute leur vie doit se résumer au foyer, se marier, faire des enfants, des garçons de préférence, tenir sa maison et surtout garder le silence et tout supporter. La réputation et l’honneur doivent passer avant tout, y compris le bonheur de ceux que l’on dit aimer. 

Cette lecture a été douloureuse même si j’apercevais une lueur d’espoir par moments. Au delà de la fiction, “A woman is no man” ou “Le silence d’Isra” en français, reflète la réalité de bon nombre de femmes à travers le monde. La lutte pour nos droits a permis d’accomplir beaucoup de choses. Nous pouvons aller à l’école, gagner de l’argent en travaillant, ouvrir un compte bancaire sans l’aval d’un époux, conduire un véhicule, faire du vélo, choisir notre époux, etc. mais même ces droits basiques ne sont pas encore des acquis pour toutes. 

Les violences conjugales y compris le viol marital sont toujours banalisées. Certaines filles sont privées d’éducation et mariées de force. Des veuves sont spoliées de l’héritage de leur époux et les femmes n’ont pas droit à la terre dans certaines contrées. Malgré toutes les avancées, nous sommes encore très loin d’une égalité de droits entre les femmes et les hommes aussi bien sur les plans professionnel et social que dans le cercle familial. Lorsqu’on élève un peu trop la voix et qu’on aspire à quelque chose de différent, tout le monde, les femmes elles-mêmes y compris, nous rappelle qu’une femme n’est pas un homme. Comme s’il fallait l’être pour être considéré tout simplement comme un être humain…

Publié par Tchonté Silué

Passionnée de lecture, d'écriture, de voyages et d'éducation. Je rêve de transformer l'éducation en Côte d'Ivoire. De la rendre plus interactive et inclusive.

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