Le syndrome du bon élève

La seule et unique fois que mon père a été convoqué dans mon école, c’est parce que j’avais joué au Scrabble en classe. Et même pas pendant une heure de cours ! Mon frère m’a vanné plus tard en disant que je suis tellement intello qu’on convoque mon père parce que j’ai joué à un jeu éducatif. Ceci pour illustrer le fait que je n’étais pas du genre à faire des bêtises à l’école. 

Bien sûr je bavardais, j’ai même déjà été mise hors de la classe parce qu’il me manquait un stylo, mais ce n’était jamais rien de bien grave. J’ai presque toujours suivi les règles de l’école. J’ai le syndrome du bon élève. C’est la raison pour laquelle je me suis empressée d’enregistrer légalement le Centre Eulis en temps que SARL. Je voulais être dans les règles.

Le problème, c’est qu’il y avait pas mal d’éléments à prendre en compte. Notamment le business model qui bien qu’établi n’avait pas encore suffisamment été testé. Il y a longtemps que j’aurais fait faillite si le Centre n’était pas abrité dans un local de mon père. En vrai, j’ai beaucoup plus développé le volet social que le volet entreprise. Je ne me suis pas assez focalisée sur des services qui pourraient rapporter de l’argent et très souvent je voulais que des enfants participent à des activités même quand ils ne payaient pas.

Cette année, j’ai décidé de me focaliser sur le centre pour qu’il soit financièrement autonome. L’objectif était également de m’aider à décider s’il devient une ONG ou si je garde le régime SARL qui nécessite que je paie des impôts alors que je ne fais pas de bénéfices conséquents. Il fallait que je me pose les bonnes questions et comme toujours lorsqu’on ne veut pas voir la réalité en face, j’ai procrastiné. La première question, c’est pourquoi est-ce que j’ai enregistré le Centre Eulis comme une entreprise ? 

Je ne voulais pas dépendre des dons. Je ne voulais pas créer une ONG qui se contenterait d’attendre des financements et dépendrait donc de l’aide extérieure. Je me disais que la nécessité de payer des impôts me forcerait à chercher des moyens de générer des bénéfices. J’avais tort. Au final, 70% des revenus du Centre proviennent de dons et très souvent de dons spontanés. J’ai au moins réussi le pari de ne plus y investir mon salaire. Je n’ai pas récupéré mon investissement initial mais la gratification personnelle vaut déjà mille fois plus. Toujours est-il que, le fait d’avoir enregistré le Centre Eulis comme une entreprise n’a pas changé les choses du jour au lendemain et sans être dans le rouge, on ne fait pas d’énormes bénéfices. 

La deuxième raison tient de mon syndrome du bon élève. Je voulais respecter la loi jusqu’au bout. Sauf que la loi demande que tu paies au moins 20 145 francs par mois comme impôt pour le régime synthétique, que tu fasses du profit ou pas. Et puis il y a d’autres frais annexes en plus qui donnent un total final de 291 060 francs par an, si tu as la chance de payer le minimum. Et gare à toi si tu commets l’erreur d’accumuler comme moi. Bonjour les pénalités ! Du coup je me suis posée la question de savoir si c’était aussi important d’être enregistré comme une entreprise et ce qui me retenait de passer d’une SARL à une ONG. 


La première réponse qui me vient à l’esprit c’est l’impression d’avoir échoué ou d’avoir reculé sans véritablement essayer. En vrai, je n’ai pas du tout fait tout ce que je pouvais pour générer le maximum de revenus. Paresse ? Crainte ? Un peu des deux. Je me demandais si des gens seraient vraiment prêts à payer pour nos services. Et quand bien même je supposais que oui, j’avais quand même des doutes qui m’ont paralysée et je ne suis jamais finalement allée bien loin. Paresse ? Oui, beaucoup de procrastination surtout, qui reste liée à la peur. Et aussi liée au fait que je poursuivais bien trop de lièvres à la fois. Le fait que le Centre soit généralement associé à ma personne n’arrangeait pas les choses. Je supposais et suppose encore que certaines activités auraient nécessité ma présence et je n’étais pas très disponible pour les gérer. Mais je reste convaincue que la peur a été la raison majeure de mon manque d’action et virer vers un statut d’ONG pour moi nécessitait que j’affronte la vérité en face. Du coup par moment, je me disais juste qu’on ne sait jamais et que j’aurais peut-être besoin un jour de ce statut d’entreprise pour Dieu sait quoi. Toujours des excuses…


J’aurais dû vous donner une deuxième réponse pour justifier le fait que j’hésitais à opter pour une ONG mais en vrai tout se retrouve dans ce que j’ai énoncé plus haut. Et puis finalement, peut-être aussi que je commençais un peu trop à m’attacher au titre d’entrepreneur social ? On qualifie souvent d’entrepreneurs sociaux des personnes avec des ONGs mais moi j’avais toujours à l’esprit qu’il fallait créer une entreprise en bonne et due forme qui résout un problème dans la société pour mériter d’être appelé entrepreneur social. Alors qu’est-ce que je deviendrais si finalement je n’avais plus d’entreprise ? Comment est-ce qu’on m’appellerait ? Damn ! Je m’étais moi-même enfermée dans l’idée qu’ayant fait un Master en entreprenariat social, je n’avais pas le droit de me « contenter » d’une ONG plutôt que d’une entreprise. Orgueil, tu me sens ? 

En vrai, on peut créer une ONG et générer des bénéfices. La différence entre une ONG avec des services payants et une entreprise, c’est que l’ONG ne peut pas reverser les dividendes à ses actionnaires. N’empêche qu’une personne avec une ONG, aussi lucrative qu’elle soit, pour moi, n’est pas un entrepreneur, même social. Peut être activiste ? Allez, je vais directement Google comment on appelle ce genre de personnes… Directrice exécutive d’une organisation à but non lucratif, mais bon ça fait trop pompeux !


Après plus de deux ans d’existence, des questionnements et des discussions avec des proches, je me suis finalement décidée à sauter le pas. Parce que le Centre dépend déjà de dons, parce que bon nombre de personnes ont véritablement envie d’aider et aussi parce que depuis pas mal de temps déjà je sais que le Centre Eulis va au delà de ma propre personne. Ne plus payer des impôts inutilement est bien sûr un autre argument loin d’être négligeable. De plus, en optant pour le statut d’ONG, je pourrai être plus libre (moralement et juridiquement) d’appliquer pour des grants internationaux et d’organiser des crowdfundings pour financer nos activités. Je recevais déjà des dons spontanés mais maintenant je veux rendre ça un peu mieux structuré. Avant, j’avais l’impression de prendre l’argent des gens pour mon business, quand bien même dans les faits le Centre Eulis se comportait comme une ONG et que je n’avais pas de bénéfices. Maintenant, je serai beaucoup plus à l’aise avec l’idée de fonctionner avec l’appui de dons et grants extérieurs.

Trêve de bavardages, je risque de répéter à nouveau les mêmes choses. J’ai donc décidé de passer à une nouvelle étape avec le Centre Eulis et j’estimais que c’était important de partager cela avec ceux qui suivent notre évolution. J’ai entrepris les démarches pour la cessation des activités en tant que SARL. J’ai fait une mise à jour au niveau des impôts et je peux vous dire que c’était très douloureux. Si je peux vous donner quelques conseils, attendez d’avoir un business model sûr et de faire des bénéfices avant de faire un enregistrement formel. En tout cas si votre entreprise peut fonctionner dans les débuts sans être enregistrée. Prenez directement toutes les informations nécessaires, même si vous vous faites aider par un intermédiaire. Vous avez la possibilité d’intégrer un Centre de Gestion Agréé et de bénéficier d’une réduction au niveau des impôts pendant les premières années d’existence. Renseignez-vous à la Direction Générale des impôts et profitez-en ! 

En 2020 in shaa Allah, j’entamerai les démarches pour enregistrer formellement le Centre en tant que ONG. Pour financer nos activités, nous maintiendrons nos abonnements mais nous allons également ouvrir une caisse pour que même les enfants dont les parents n’ont pas les moyens bénéficient de nos activités, parce que c’est ça la raison d’être du centre. Fournir une éducation de qualité à tout le monde et surtout ceux issus de milieux modestes. 

A présent, c’est l’heure de faire parler vos cœurs et vos portefeuilles. Vous pouvez abouler les yotas via Patreon, Orange Money, Western Union, Moneygram ou PayPal. Vous pouvez aussi faire des dons en nature et en espèces directement au Centre Eulis. 


Je vous présente par la même occasion notre tout premier site internet : Centreulis.org

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Passionnée de lecture, d'écriture, de voyages et d'éducation. Je rêve de transformer l'éducation en Côte d'Ivoire. De la rendre plus interactive et inclusive.

4 commentaires sur « Le syndrome du bon élève »

  1. Félicitations Mireille, il est toujours bon de se remettre en question et de tirer des leçons. Qu’Allah continue de t’assister surtout reste comme tu es spontanée, enthousiaste et passionnée !

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