« The first woman » : Féminisme à l’ougandaise

Le problème quand on termine un livre excellent, c’est la crainte que le prochain ne soit pas à la hauteur. Je viens de terminer « The first woman » de Jennifer Nanbusuga Makumbi et il était exquis ! J’ai pris le temps de savourer les 400 et quelques pages. Je trouvais l’histoire un peu lente au début et le niveau d’anglais combiné aux expressions en Luganda me challengeaient. Puis, sans crier gare, j’ai eu l’impression que les choses s’accéléraient et j’avais de plus en plus de mal à lâcher le livre.

« The first woman » est un roman féministe qui questionne la place que l’on attribue aux femmes dans certaines sociétés. L’histoire se déroule en Ouganda, dans les années 70 et même plus tôt, mais les modes de pensée discriminant les femmes subsistent toujours. Makumbi nous présente une variété de femmes mais aussi d’hommes, qui challengent le statut quo et travaillent à l’élévation de la femme.

Kirabo a 12 ans au début du livre. Elle est la petite fille de l’un des hommes les plus riches du village et est entourée et aimée par sa famille. Elle fait partie des privilégiés qui ont accès à l’école et son père est un homme respecté qui travaille en ville. Kirabo vit pourtant avec un manque impossible à combler : l’absence de sa mère. Personne ne peut lui dire qui elle est, ni où elle se trouve. Alors, Kirabo finit par se tourner vers Nsuuta, une vieille femme aveugle considérée comme la sorcière du village.

Au fil des pages, on se rend compte que Nsuuta n’est pas une sorcière mais elle est quand même une femme particulière. Féministe, rebelle, son parcours est très loin de ce que l’on attendait généralement des femmes de cette région. Nsuuta est l’ennemie jurée de la grand-mère de Kirabo mais cela n’empêche pas la jeune fille de se cacher pour aller écouter ses histoires. Nsuuta lui raconte que les hommes ont inventé des mythes pour dominer les femmes et que les femmes elles-mêmes contribuent à cet asservissement depuis la nuit des temps. Elle lui apprend à rêver grand mais aussi à aimer ce corps que certains considèrent comme une cause de perdition.

« The first woman » raconte la quête de Kirabo pour retrouver sa mère mais c’est aussi un livre sur l’amitié, les inégalités de sexe et de classe, l’amour, l’éducation, etc. J’ai particulièrement aimé le fait que les personnages n’étaient pas parfaits. Même les hommes qui paraissaient avant-gardistes pour leur époque, défenseurs de l’éducation et de l’autonomisation de la femme, n’étaient pas exempts d’actes et pensées sexistes par moment. De même, les femmes féministes du livre ont parfois eu des attitudes méprisantes vis-à-vis de leurs consœurs.

Ce livre a réussi à m’arracher quelques larmes et c’est sans doute la raison pour laquelle je l’ai autant aimé. Mais il m’a également fait sourire à plusieurs reprises. Des répliques percutantes, des anecdotes hilarantes, des vérités crues, on passe un délicieux moment grâce à la plume de Makumbi. Je n’étais pas tout le temps d’accord avec mes personnages préférés et certains m’ont même brisé le cœur, mais Makumbi présente justement le monde tel qu’il est avec différents angles de vue.

Jennifer Nansubuga Makumbi

En lisant « The first woman » je me suis beaucoup questionnée sur le statut de la femme. Il n’y a aucun mérite à être né homme ou femme comme il n’y en a aucun à être noir ou blanc. Personne n’a fourni des efforts pour naître d’un sexe ou d’une race particulière. Pourtant le monde favorise ou discrimine en fonction de ces attributs tout à fait aléatoires.

On attend de l’homme qu’il soit toujours fort alors qu’il peut aussi avoir besoin de pleurer. Il doit être le pourvoyeur de la famille en toutes circonstances alors que certaines femmes gagnent plus que leur époux. On attend de la femme qu’elle soit la maitresse de la maison, une épouse douce et soumise, quand parfois elle aspire à devenir médecin, ingénieur, astronaute ou tout simplement penser par elle-même. Je ne dis pas qu’il est impossible pour une femme de concilier carrière professionnelle et mariage heureux. Je pense toutefois que l’homme et la femme ont parfois des fardeaux trop lourds à porter uniquement à cause des attentes de la société liées à leur sexe. Cela se ressent aussi bien dans les relations de couple qu’entre frères et sœurs, amis ou collègues.

« The first woman » a également soulevé la question de l’héritage et cela m’a fait penser à ce que dit le Coran à ce sujet. Lorsque l’islam a été révélé en Arabie, les femmes n’avaient pas souvent le droit d’hériter. L’islam a changé les choses en octroyant des parts aux femmes après le décès de leur époux ou d’un proche parent. Toutefois, la part d’une femme devait être la moitié de ce que recevait un homme. Cela sans doute parce que les dépenses de la femme devaient être obligatoirement assurées par les hommes de sa famille, son père, son époux, ou son frère, selon sa condition. Personne ne devait avoir droit de regard sur les biens dont elle disposait.

La répartition claire des rôles et responsabilités en islam est sans doute l’une des raisons pour lesquelles certains estiment que la femme musulmane ne devrait pas se plaindre ou se réclamer féministe. Toutefois, personne ne prend en considération le fait que nous ne sommes pas dans un monde parfait où tous les hommes sont suffisamment bons et responsables pour s’occuper des femmes de leur entourage. Comment fait une femme qui se retrouve orpheline ou veuve sans aucune assistance ? Comment fait une femme battue qui n’a pas de source de revenus et aucune famille vers qui se tourner si elle quitte son foyer ?

Quand on n’a pas demandé à naitre homme ou femme, les injustices subies uniquement du fait de notre sexe donnent forcément envie de questionner « l’ordre établi » par les hommes grâce à leurs histoires, traditions, savamment construites. Je n’ai aucune intention de blasphémer en tant que musulmane mais « The first woman » m’a rappelé encore à quel point naitre une femme est difficile sous nos tropiques, peu importe que l’on utilise la religion ou la culture pour justifier certaines inégalités. Inutile de dire que je vous recommande ce chef d’œuvre de Jennifer Nansubuga Makumbi.

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Passionnée de lecture, d'écriture, de voyages et d'éducation. Je rêve de transformer l'éducation en Côte d'Ivoire. De la rendre plus interactive et inclusive.

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