Memento vivere, rappelle-toi de vivre.

« Tu ne sors pas aujourd’hui ? »

« Non non. »

« Ah, j’ai oublié même que toi tu ne sors pas. »

« Je vais sortir mais plus tard. En ce moment je suis en train de faire un travail là ! »

« Toi tu travailles ? »

En ce moment je passe énormément de journées à la maison. Je lis, j’écris, je mange. Du moins, c’est l’impression qu’on a. Je participe également à pas mal d’évènements et je travaille à l’organisation des activités du Centre Eulis. Je voyage aussi quelques fois. Les mois d’Août à Octobre ont été plein de déplacements pour le travail et le plaisir. Mais maman me voit quasiment tout le temps dans ma chambre et a donc l’impression que je ne travaille pas du tout. Papa m’a demandé récemment ce que je compte faire concrètement, mais ça c’est une question qui revient très souvent depuis que j’ai obtenu mon Master en entrepreneuriat social en 2016.

De 2016 à 2018, j’ai travaillé en tant que professeur de Business à l’Université Internationale de Grand-Bassam. Un exploit pour la jeune fille de 22 ans que j’étais. Puis, deux ans plus tard, j’ai eu envie de découvrir quelque chose de différent, de travailler avec les plus jeunes. Je ne pensais pas forcement au plus bas de la chaîne, mais Dieu nous réserve plein de surprises.

Mon processus d’entrée à IBSA s’est fait avec quelques soubresauts. Un RDV raté à cause des inondations, puis reporté à plusieurs semaines. Lorsque j’ai enfin pu rencontrer la directrice pédagogique, il n’y avait plus de postes à pourvoir et elle m’a proposé de travailler sur un projet d’ateliers de lecture. J’ai souri et acquiescé alors qu’au fond j’étais dévastée. C’était la première fois que j’avais l’impression d’échouer à quelque chose. En plus, je venais à peine de lire « Les vertus de l’échec » de Charles Pépin en me disant que je n’en avais pas vraiment connu jusque là. Pourtant lorsque IUGB m’a proposé de revenir le semestre suivant, je suis restée sur ma décision d’essayer quelque chose de différent. Quelques semaines après, IBSA m’a rappelée pour enseigner en maternelle. Voilà comment, je suis devenue Maitresse Mimi.

 

 IBSA RIVIERA 3 MATERNELLE.jpeg
IBSA

J’ai eu l’occasion d’apprendre énormément sur l’éducation des touts-petits mais également sur la pédagogie active. Mon expérience à IBSA m’a aidée à mieux structurer l’idée que je me fais d’une éducation interactive où l’élève est au coeur du processus d’apprentissage. J’ai appris à faire des recherches constantes d’activités pour maintenir mes élèves intéressés. J’ai appris à sortir de ma zone de confort lorsque cela était nécessaire. J’ai eu l’occasion de donner des cours à une trentaine d’élèves de deux à quatre ans, en anglais et en français. J’ai même été amenée quelques fois à gérer des classes avec des élèves plus grands. Cette expérience a sans aucun doute été l’une des plus belles de ma vie et je la vivrais volontiers à nouveau si c’était à refaire. Mais…

J’ai également énormément stressé au cours de l’année et j’ai pleuré. Je me souviens encore de l’énorme boule dans ma gorge. De ma hâte d’arriver à la maison pour enfin ouvrir les vannes et laisser libre cours à mes larmes. J’ai envisagé de démissionner, quelques mois seulement avant la fin de l’année scolaire. Aujourd’hui, je repense au sourire moqueur de ma mère lorsque je lui en ai parlé, elle qui a travaillé dans l’éducation pendant une trentaine d’années, d’institutrice à conseillère pédagogique. J’ai eu envie de démissionner après que l’un de mes élèves en petite section se soit blessé. Quand bien même je n’étais pas directement responsable de sa blessure, je m’en suis énormément voulue. J’ai remis en question tout ce que j’avais accompli au cours des mois précédents.

Aujourd’hui, je me rends compte à quel point c’était absurde de vouloir partir. Les accidents en maternelle arrivent très souvent parce que c’est un âge de début de socialisation pour les enfants. Ils tombent, ils se griffent, ils se mordent, ils se bagarrent. Pour beaucoup, c’est la première fois qu’ils se retrouvent avec un grand nombre d’enfants autour d’eux. Certains, enfants uniques – ou pas -, ont encore du mal avec l’idée du partage, le fait d’attendre son tour, ou encore de ne pas obtenir exactement ce que l’on veut alors qu’à la maison on satisfait nos moindres caprices. La situation que je vivais avec l’accident n’avait rien d’extraordinaire mais sur le coup, j’avais l’impression d’être au bout de ma vie.

Je suis quand même restée. J’ai passé les dernières semaines sans autre incident et j’ai continué d’apprendre auprès de mes élèves. Ces petits monstres m’ont transmis tellement d’amour qu’ils m’ont même donné envie de faire mes propres enfants alors que j’avais quelques réticences sur le sujet. Mais à la fin de l’année, je n’ai pas reconduit mon contrat.

Pendant les dix mois précédents, j’ai eu du mal à m’organiser. Bon ce n’est pas vraiment une nouveauté, j’ai toujours eu du mal avec les plannings. Mais là c’était pire. Mon travail à IUGB me permettait de gérer les activités du Centre Eulis plus facilement parce que je ne donnais cours que deux ou trois fois dans la semaine. En maternelle, je donnais cours du lundi au vendredi, de 8h à 14h30. J’étais tellement exténuée lorsque je rentrais à la maison que je n’avais qu’une envie : dormir. Mais ce n’était pas ce que je faisais. J’avais eu la bonne idée de lancer le programme « J’Eulis » et de croire que je pourrais moi-même effectuer chaque mois des livraisons de livres à travers la ville d’Abidjan. Je gérais aussi quelques fois les achats pour notre club de lecture « Lire, discuter et manger ». Et puis il y avait Ahiman Women, où je suis responsable de la commission des mentors et des mentorées, et enfin Global Shapers dont j’étais simplement membre à l’époque mais où je participais aux réunions et activités. Au milieu de tout ce capharnaüm, je me permettais en plus de lire, écrire sur le blog, faire quelques vidéos et participer à des évènements.

Lire, discuter et manger

À l’instar de mon séjour en Chine en 2017, j’ai commencé à culpabiliser parce que je ne passais pas autant de temps que je l’aurais voulu au Centre Eulis. On continuait certes à avoir des activités grâce à l’équipe magnifique de bénévoles qui y travaillent, mais j’aurais voulu être plus présente. Et puis, il y avait aussi des opportunités que je ne pouvais pas saisir pour le blog et autres, parce que je travaillais à plein temps. Alors en Juin dernier, au terme de l’année scolaire, j’ai décidé de prendre une nouvelle voie encore une fois.

Nous sommes dans une société qui accorde beaucoup d’attention aux titres et fonctions pompeuses. Pas mal de personnes n’ont pas compris que je quitte un emploi à l’université pour donner des cours en maternelle. Enseigner en maternelle alors qu’on a obtenu un Bachelor en finance et un Master en entrepreneuriat social aux Etats Unis ? Really ? Mon père n’a pas compris non plus lorsque je lui ai dit que j’allais quitter IBSA pour me consacrer au Centre Eulis et à mon blog. Il a même essayé de me convaincre de faire une deuxième année alors qu’à la base il avait aussi questionné mon choix initial d’enseigner en maternelle. Le pauvre monsieur n’a aucune idée de ce que sa fille fait de sa vie et je le comprends.

Je me suis posée des questions et je continue de m’en poser sur mon parcours. Il est plutôt atypique, loin du chemin classique bien structuré, école – boulot dans un bureau – mariage – bébés.  Je me suis demandé si c’est un mal lié à notre génération ou si c’est juste moi qui ne savais pas rester en place. Je connais ma vision, ma mission. Je sais où je vais même si je découvre de nouveaux moyens de transports au quotidien. J’ai bien sûr le privilège de faire tout ça parce que je vis sous le toit familial, mais il n’en demeure pas moins que parfois, ça craint. J’ai souvent des doutes et j’apprends encore à laisser la vie suivre son cours. Je fais ma part en ayant confiance que Dieu fera la Sienne.

En ce moment mon blog est ma source principale de revenus. J’ai l’opportunité de travailler sur des événements pour les relayer sur les réseaux sociaux et le blog. Si on m’avait dit que mes écrits maladroits sur « Meli-melo d’une intello » en 2012 me mèneraient ici, j’aurais rigolé. Et pourtant ! Au début j’ai eu un peu de mal avec l’idée que « bloguer » pouvait être un travail à part entière, pour moi, sous nos cieux. Mais c’est une belle expérience qui me donne l’opportunité d’être rémunérée pour des choses que j’aime : apprendre, écrire, partager. Et en plus, j’ai plus de temps et de liberté pour me consacrer aux activités du Centre Eulis. Pourquoi j’ai écrit ce texte de 1500 mots pour vous raconter ma vie ? Parce que je crois comme Befoune que « Chaque expérience de vie mérite d’être partagée. Pour soi, mais aussi pour ceux qui peuvent en avoir besoin. »

J’ai décidé de tenter cette nouvelle expérience pendant une année et de voir ce qui se passe. Pour ceux qui se posent des questions sur Kiyali, c’est aussi une activité qui va m’accompagner pendant les douze prochains mois in shaa Allah. Peut-être qu’au terme de 2020, je me retrouverai à nouveau ailleurs mais en attendant, je lis, j’écris, je mange, je voyage, je rêve, j’organise des ateliers éducatifs et oui, je travaille. On ne meurt qu’une fois, mais tous les autres jours, je me rappelle de vivre. Memento Vivere.

Publié par

Passionnée de lecture, d'écriture, de voyages et d'éducation, je rêve de transformer l'éducation en Côte d'Ivoire. De la rendre plus interactive et inclusive. C'est pourquoi j'ai créé le Centre Eulis en 2017 et ce blog me sert de journal de bord pour tout ce que j'apprends au quotidien. J'écris des histoires, des comptes-rendus de livres, d'évènements, de voyages, mais surtout, je m'écris.

11 commentaires sur « Memento vivere, rappelle-toi de vivre. »

  1. Une écriture délicate et fraîche comme toujours… Belle initiative pour le projet Kiyali que j’adore déjà ! J’aimerais savoir un peu l’étymologie du mot :  » Kiyali  »

    Bien à vous,
    Stéphane

    J'aime

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